Arts & cultures/Musique

Le Paris du vinyle

 Clément Thiery, le 22/05/12

Le Paris du vinyle :

une balade sur les boulevards analogiques

Lorsque le wagon vieillot de la ligne 8 s’arrêta à Saint-Sébastien – Froissard, un crachin d’avril battait les trottoirs. Grands-mères-à-cabas, poussettes et lycéens se hâtaient vers la station de métro. De part et d’autre du boulevard Beaumarchais, arbres nus et immeubles haussmanniens grisâtres se reflétaient dans l’eau des caniveaux. Paris côté platine, scène première : Disco Puces, disquaire.

« Un bon choix de punk, de rock’n’roll, de soul et un peu de ska » annonçait le blog La Galette – référence du vinyle sur le web. Au numéro 102, au coin de la rue Saint-Sébastien, une vitrine de verre granité : comme des allures de pharmacie. Drôle de devanture pour un disquaire vintage. « C’est un orthodontiste ici ; ça fait déjà trois ans qu’on est là, au revoir monsieur ! » éructe une secrétaire à travers l’interphone. C’est le buraliste du quartier, cheveux argent aux épaules et lunettes en demi-lunes, qui tuyaute : « le disquaire, oui, je vois très bien, mais ça fait déjà une paire d’années qu’il est parti ; deux ou trois magasins sont passés par là depuis ». Disco Puces a abandonné son pignon sur rue pour se retrancher sur le web. Aujourd’hui, la page ne répond plus ; Disco Puces a vécu. Retour dans la rue humide.

“Ces craquements… ”

C’est dans le 1er arrondissement que se poursuit l’aventure. La pluie a cessé ; la place carrée du Forum des Halles retrouve ses couleurs, ses cadres dynamiques à sandwichs et ses gamins à glaces multicolores. L’enseigne Fnac vient de terminer son opération ’33 Tours For Ever’ : un 33 tours offert  pour l’achat d’une platine entrée de gamme, deux pour une platine milieu de gamme… ainsi qu’une promotion sur les disques. Longtemps resté l’apanage du disquaire de quartier, le vinyle fait un retour en fracas dans le circuit de la grande distribution. Fnac, Virgin, Leclerc et Auchan ont remis les microsillons en rayon.

Adeline officie au rayon métal et vinyle de la Fnac. Une guirlande de badges chamarrés orne sa casaque olive et jaune. C’est vrai alors, le vinyle revient ? « Oui, on a constaté un regain d’intérêt pour le support il y a deux ou trois ans ; la Fnac s’est mise à refaire du vinyle pour répondre à l’accroissement de la demande. » « L’origine de ce revival ? Difficile à dire. Un effet de mode peut être ? On voit les Fifties et les Sixties revenir partout, à la télé, dans la mode, la musique… 33t et 45t font partie de ce mouvement. Le support vinyle, la pochette, je pense aussi que les clients en ont plus pour leur argent. »

Quid de la qualité de restitution du son ? de la chaleur du son analogique ? « Bien sûr, mais le retour du vinyle est très paradoxal en ce sens : les gens se remettent à acheter des disques pour la qualité du son, mais en parallèle, on n’a jamais vendu autant de docks pour iPod et iPhone ou de casques de qualité très très moyenne ! »

A trois mètres et demi de là, Luca feuillette littéralement les pochettes du rayon vinyle. 16 ans, Belge, de passage à Paris, il a revendu tous ses CDs pour des 33 tours. Son doigt toujours intercalé entre ‘Beatles’ et ‘Beach Boys’, il souffle une mèche de cheveux blonds qui lui barre le visage. « Le vinyle me touche bien plus, ce craquement… et c’est un réel objet d’art, pas comme le CD. » Grands magasins ou petits disquaires, il hésite encore et pratique donc les deux, indifféremment. « Les disquaires ont plus de choix mais sont plus chers, alors que la Fnac, elle, propose davantage d’albums connus et dans des prix abordables. »

“La revanche du beau”

Après la Fnac, direction Bastille puis le 11e. Rue de Charonne, une petite fille et sa grand-mère s’esclaffent à la terrasse d’un café, la Bande de la Laverie tient conciliabule un peu plus loin. Tapissée de pochettes de disques, une vitrine de la rue Faidherbe nargue la grisaille ambiante. Christophe Ouali faisait les puces du côté de Saint-Ouen et a tenu boutique sur les flancs de la Butte Montmartre avant d’ouvrir Le Silence de la Rue en 1999. Le sol est dallé de noir et de blanc, les murs sont recouverts de memorabilia ; une lancinante complainte du désert baigne les lieux. Ding-dong ! Un livreur FedEx et son diable chargé d’une nouvelle cargaison de galettes noires entrent dans la boutique. N’allez pas parler à M. Ouali d’un retour du vinyle. « Le vinyle n’est pas en train de revenir, il n’est jamais parti ! Il a simplement été sacrifié au profit du CD, au nom du diktat de la modernité. Le CD offrait un support bien plus pratique à stocker, à transporter et à utiliser ; difficile pour le vinyle de rivaliser dans ces conditions. »

Même constat chez Born Bad, boutique engoncée rue Keller entre un growshop et une boutique néo-gothique. « Le vinyle n’est jamais parti, on vend beaucoup moins de CD, c’est tout. » C’est Yvan, le gérant aux cheveux gominés et tatouages rockabilly, qui parle. Un ancien du Silence de la Rue. « On a toujours vendu des disques, mais un public de plus en plus jeune est aujourd’hui en train de redécouvrir l’objet et de se le réapproprier. »

Si le disque n’a jamais véritablement disparu, il connaît cependant une nouvelle jeunesse depuis le milieu des années 2000. « Le vinyle c’est la revanche du beau, complète Christophe Ouali, poser un disque sur une platine reste la manière la plus civilisée d’écouter de la musique ». Les mélomanes d’aujourd’hui, qu’ils soient ados rebelles, collectionneurs fondus ou vieux de la vieille, redécouvrent peu à peu l’intérêt du vinyle. « Francis Dreyfus, le patron du label Dreyfus Jazz [Michel Petrucciani, Didier Lockwood, Sarah Lazarus] disait que le mp3, c’est le progrès à l’envers. Au fil des avancées technologiques successives, le vinyle a permis une restitution intégrale du spectre sonore, alors que le mp3 compresse la musique et supprime les fréquences les plus aigues et les plus graves. »

« Si les gens continuent de faire l’effort de venir dans notre magasin tout perdu plutôt que d’aller en grande surface, c’est d’abord pour l’étendue de notre choix, embraye le greaser de chez Born Bad, mais c’est aussi pour l’ambiance, pour la relation avec les vendeurs et pour rencontrer d’autres fans ». L’ambiance. Difficile de ne pas se sentir chez soi dans cette atmosphère de caverne d’Ali Baba vintage, un furieux live des Cramps ou un classique chaloupé d’Aretha Franklin sortant du plafond. L’ambiance. C’est elle aussi qui fait se déplacer Laurent – 40 ans et un look d’ado responsable – chez son disquaire. « J’adore cette relation avec le vendeur : discuter et échanger des points de vue, demander conseil et découvrir de nouvelles pépites ! »

Multi-format

«– Combien pour le poing américain s’il-vous-plaît ?

– 20€.

– Quoi ! même avec la rouille ?

– Surtout avec la rouille ! »

Samedi, jour de marché Porte de Vanves, marché aux puces. Souvenirs de l’ère soviétique, clés dont on a perdu les portes depuis belle lurette, bergères Louis XV. Assis devant un piano mécanique patiné, un homme sans âge joue un air de ragtime. C’est de l’autre côté de la rue qu’est installé Dominique ; sous un stand bâché aux faux airs de bungalow, il a disposé ses caisses de vinyles. « Combien le Aerosmith ? Vous avez quoi en blues ? » Ca fait trente ans qu’il est disquaire. « Quand j’ai commencé, je faisais de tout, pas seulement du vinyle, mais avec le temps je me suis rendu compte que je vendais principalement des disques. C’est là que je me suis mis à racheter, revendre des lots a gauche à droite. » Quinze années et trois boutiques plus tard, il atterrissait Porte de Vanves avec ses disques.

Quid de la crise du disque? Cette crise qui a fait fermer Disco Puces et a chassé tous les disquaires de Vanves pour n’en laisser que deux. « Des vinyles, j’en vends de plus en plus, affirme Dominique, je peux même vous dire que j’en ai jamais vendu autant que depuis le passage au CD ! Oui, bien sûr, j’ai aussi dû me mettre à vendre sur le net, mais c’est surtout un moyen de faire connaître mon stand ». La même réponse fuse au Silence de la Rue : « de toutes nos ventes, plus de deux tiers sont des vinyles, contre un petit tiers de CDs ; je ne peux pas dire qu’on est en difficulté ». Itou chez Born Bad : « le public CD et le public vinyle ne sont pas du tout les mêmes, les disquaires proposent un service très spécialisé à un public tout aussi spécialisé ». Un dernier élément de réponse provient de Fred, vendeur au rayon indé à la Fnac des Halles : « bon nombre de maisons de disques actuelles sortent leurs nouveautés sous forme CD et vinyle, c’est le cas de Because Music [Catherine Ringer, Metronomy, Seun Kuti] par exemple, qui propose la grande majorité de son catalogue en multi-format : vinyle, CD, mp3 ».

Chaque semaine sortent de nouveaux 33 tours qui s’en vont donc rejoindre les bacs des grands magasins et des disquaires, avant d’aller tourner en rond sur les platines des fans.

2 réflexions sur “Le Paris du vinyle

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