Arts & cultures/Cinéma & films

Zero dark Thirty

zero-dark-thirty-jessica-chastainJulien Zimmer

Le 04/02/2013

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ZERO DARK THIRTY

Etats-Unis, 2012, 2h29

De Kathrin Bigelow, avec Jessica Chastain

Sortie : 23 janvier 2013

A la lecture du pitch de Zero Dark Thirty, on se dit que Kathryn Bigelow prend peu de risques tant l’environnement est similaire à celui de The Hurt Locker (Démineurs). Cette traque de Ben Laden hérite de la même aridité, bien que les paysages pakistanais aient remplacé ceux irakiens, et que l’armée américaine ait cédé sa place à la CIA.

Les longues scènes de torture très réalistes qui ouvrent le film nous confirment que cette sphère ne semble taillée que pour des caractères endurcis, a priori masculins. Pourtant, le personnage principal est bien une femme (Maya, incarnée par Jessica Chastain), et son embarras évident face à ces interrogatoires, auxquels elle assiste pour la première fois, introduit un hiatus dans ce système implacable. L’équilibre est cependant bien vite rétabli : quand elle se retrouve face-à-face avec un détenu qui la supplie de l’aider, sa réplique tombe comme un couperet : « Aide-toi toi-même en disant la vérité ». Dans The Hurt Locker, le seul personnage féminin du film (la femme de William James) était le point de fuite qui aérait parfois l’atmosphère insupportable du cocon irakien. Ici, Maya est l’exception qui confirme la règle. Sa féminité n’est qu’un leurre qui nous ramène d’autant plus violement à l’inhumanité de son monde.

Cette désillusion n’est pas qu’une anecdote dramatique. Elle radicalise le cinéma de Kathryn Bigelow. Dans The Hurt Locker, nous étions affectés par la suffocation que ressentait William James sous sa combinaison de démineur, et nous ne pouvions reprendre notre respiration que quand il se débarrassait de cet équipement pesant. Haleter, c’est ce qui obsède la cinéaste. Kathryn Bigelow ne veut désormais plus nous laisser de répit, ou alors juste assez pour que le suspens se prolonge sans qu’il perde de son intensité.

Le supplice du waterboarding (une variante du supplice de la baignoire) symbolise exactement cela : persuadée d’une mort imminente, la victime cherche désespérément une respiration. L’enjeu pour le détenu se résume alors à tenir bon à l’asphyxie qu’on lui impose : « Au final, tu vas craquer. La seule question, c’est combien de temps tu tiendras ». A bien y regarder, le talent de Bigelow n’est pas de créer du suspens, au sens où on attendrait impatiemment la suite, mais c’est de nous mettre dans un état de fébrilité où nous ne recherchons plus que l’interruption. Le besoin impérieux de faire retomber la tension éclipse la motivation première de la séquence. Grâce au bon scénario de Mark Boal, cet enchaînement de moments critiques nous happe pendant les deux heures et demie du film.

Et puis bien sûr, le film captive aussi par son sujet bouillant, comme on dit en journalisme. D’ailleurs, Zero Dark Thirty a les allures d’un dossier d’investigation. La chronologie abordée (une dizaine d’années) recouvre une densité de faits qui suffit amplement au scénario. Pas le temps de se disperser : le seul embryon sentimental est balayé dès qu’il émerge. Quand la collaboratrice et amie de Maya évoque l’ambigüité qu’elle croit avoir remarqué entre elle et un supérieur hiérarchique, Maya ne s’étend pas : pas intéressée.

Kathryn Bigelow se concentre donc sur les faits, mais au sein même de son film (elle avait donc deviné la polémique, prévisible, qu’allait générer son film) elle se défend de mener une investigation qui proposerait une thèse nouvelle. Lors de la séquence de l’assaut de la forteresse de Ben Laden, les visages des victimes collatérales sont tous montrés, mais pas celui de Ben Laden. Quand on parvient finalement à distinguer ses traits, c’est parce qu’il apparait sur l’écran de l’appareil photo numérique que dirige un soldat vers sa dépouille. Autrement dit, on ne voit rien d’autre que la photo que nous avons déjà tous vu dans les journaux, à la télévision, sur internet… Le film ne fait que s’appuyer sur des informations connues, plus ou moins avérées compte tenu du faible recul vis-à-vis de ces évènements (qui parfois ne datent que d’il y a deux ans !).

L’ambition de Kathryn Bigelow n’est donc certainement pas journalistique, la distance n’est pour elle qu’un outil esthétique. Si depuis le très confiné K-19 : The Widowmaker (K-19 : Le Piège des Profondeurs), on observe bien un élargissement du champ abordé (The Hurt Locker a ouvert l’espace, Zero Dark Thirty investit en plus une chronologie large), la maîtrise de la cinéaste le calfeutre de plus en plus. Un cinéma qui continue de se densifier ; en somme, un talent à la mesure de son ambition.

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