Arts & cultures/Théâtre & spectacles

La Double mort de l’horloger

Par Annabelle Dufraigne

le 31/10/13

La Double mort de l’horloger

THEATRE

 Du 17 octobre au 9 novembre 2013 au Théâtre Chaillot

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Création d’André Engel d’après deux pièces d’Ödön von Horváth

Meurtre dans la rue des maures (1923)

L’inconnue de la Seine (1933)

Les deux pièces d’Ödön von Horváth réunies dans ce spectacle par André Engel ne font presque qu’une. Du moins, elles se répondent étrangement ; les rassembler était un choix judicieux du metteur en scène, nous déconcertant d’autant plus que les comédiens sont les mêmes dans chaque pièce. Toutes deux très noires, à la manière d’une nouvelle de Poe, elles intriguent et dérangent.

Le fait divers est le point d’ancrage de ce diptyque. Comme l’explique André Engel dans son entretien avec le Théâtre Chaillot, c’est sur la base de la criminalité urbaine que le dramaturge construit ce qu’il donne à voir : une vision pessimiste de l’humanité et une peinture sociale grinçante.

Dans le Meurtre dans la rue des maures, première pièce représentée, Horváth met en scène l’implosion d’une famille allemande rongée par la névrose qui touche chacun de ses membres. Les scènes de famille effraient par la folie qui en ressort. L’ambiance est lugubre dans la rue : des prostituées et leur maquereau, une femme tout juste sortie de prison, un horloger qui semble avoir perdu la raison… Cette pièce nous plonge dans un troublant sentiment d’incompréhension. Ce malaise communicatif pourrait être celui d’une Allemagne désabusée et désorientée à l’époque où la pièce a été écrite. Pour André Engel, c’est surtout la noirceur de l’homme que Horváth cherche à transcrire.

On retrouve cet aspect dans L’inconnue de la Seine. Horvàth nous dépeint une société en mal de vivre, où tromperies, abandons et disputes sont le quotidien permanent d’un Paris de 1933 qui semble sans espoir.  Toutefois, la pièce est  plus accessible car moins fondée sur l’irrationalité de la folie humaine. L’intrigue s’apparente à celle d’un polar jusqu’à ce qu’ un personnage féminin, qualifié d‘ange gardien, fasse son apparition et donne un tout autre ton à la pièce. C’est autour de cet axe que se construit finalement l’histoire, enveloppée d’une sombre atmosphère sur laquelle se greffe grâce cette ingénue de lumière, une dimension mystique, quasi onirique.

Pourtant, on comprend bien qu’au-delà de la « chronique sociale » de son temps (André Engel pour le Théâtre Chaillot), le dramaturge cherche à montrer une nature humaine vile et désenchantée, comme possédée par le mal et emplie d’une inquiétude profonde. Le fait de reprendre les mêmes comédiens d’une pièce à l’autre permet ainsi de mettre en avant l’universalité de ce mal. Par ailleurs, André Engel justifie ce choix comme un moyen pour créer une déroute et de questionner les spectateurs ; et c’est tout à fait réussi, on en ressort résolument troublé. La scénographie est judicieuse et s’inscrit bien dans la noirceur des pièces : des décors froids et changés devant nous sur fond musical inquiétant, une lumière nocturne, des cigarettes fumées par dépit… L’ordre chronologique d’apparition des deux histoires ne semble pas anodin non plus : le spectateur, dérouté par la folie ambiante de la première, est comme préparé à affronter la seconde et à déceler les analogies qui le mènent à comprendre l’intention de l’auteur. 

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