Arts & cultures/Cinéma & films

Entretien avec Aurélie Godet, membre de sélection du festival de Locarno

04/02/14
Par Patrizia de Lauretis,
ENTRETIEN AVEC AURÉLIE GODET,
MEMBRE DE SÉLECTION DU FESTIVAL DU FILM DE LOCARNO.

Aurélie Godet a commencé sa carrière dans le cinéma il y a dix ans quand, après avoir travaillé en tant qu’analyste de marché dans le secteur de la vidéo, elle a décidé de se réorienter totalement vers le cinéma. Partie pour New York forte d’un courage qui naît d’une décision bien mûrie, son chemin est dès lors en ascension. En quelques années, Aurélie est devenue aujourd’hui la plus jeune des cinq membres du comité de sélection du Festival del film Locarno. Voyons donc avec elle quelles ont été les étapes de cette évolution, ce qui se cache derrière son choix radical de partir à New York et quel est son rapport avec le cinéma.

locarno

Qu’est- ce que tu voulais devenir quand tu étais au lycée, étais-tu déjà une cinéphile? Quelles autres passions cultivais-tu?

J’étais fascinée par le cinéma très jeune : à 4 ans je demandais à mes parents de revoir certains films. Mais ça n’a pas été évident pour moi d’en faire un métier.

Au lycée j’étais plutôt plongée dans la confusion concernant mon avenir professionnel, et je me sentais très peu informée. J’ai mis de côté le cinéma et je suis partie vers autre chose.
Après cinq ans d’activités diverses j’ai compris que je voulais fusionner passion et vie professionnelle. Je l’ai mis en pratique en changeant de pays, car je n’arrivais pas à trouver la solution en restant à Paris.
Je suis partie à New York à l’aventure, dans un pays pas très facile en matière d’immigration. Je ne connaissais personne, et pendant 6 mois j’avais appelé des inconnus au téléphone depuis Paris pour avoir des conseils, après mes horaires de travail. Le milieu du cinéma de New York est assez restreint, et il y a énormément de passionnés de cinéma… notamment des Américains qui n’ont aucun problème de visa ! Beaucoup travaillent en tant que bénévoles pendant leurs études, il ne reste donc pas beaucoup de place pour les étrangers. Mais avec les américains existe une facilité qui n’existe pas en Europe, qui est de rencontrer les gens pour être conseillé… Il y avait donc quelque chose de plus accueillant pour quelqu’un qui veut changer complètement de carrière.

Étais-tu une élève très diligente?

Oui, j’étais une élève extrêmement diligente (rit). Je probablement plus aimé l’école que la plupart des enfants et adolescents.

J’imagine que tu as toujours bien su écrire…

En tout cas j’ai toujours aimé ça. Mais je ne l’ai jamais trop pratiqué avec une ambition professionnelle, c’est toujours resté un loisir jusque très récemment. J’ai écrit des petites histoires de fiction, des scénarios dont je n’ai rien fait, quelques critiques. Ce que j’ai écrit pour la première fois de manière professionnelle depuis 2012 pour les Cahiers du cinéma sont des articles plutôt d’ordre économique ou des entretiens d’artistes, ainsi que quelques présentations de films pour un autre papier.
Alors que tu vois un film, est-ce que tu préfères écrire sans en avoir rien lu ou en dialogue avec les critiques existantes?
Cela peut être amusant d’être dans le dialogue sur des films un peu contradictoires, qui suscitent des réactions différentes. Ce n’est pas du tout la même expérience d’être le premier à écrire sur un film… c’est un peu plus risqué et ça peut être plus difficile, mais donne une grande liberté, sans compter l’excitation de donner envie aux autres de découvrir le film. C’est pas du tout la même expérience, mais les deux sont intéressantes.
Peux tu nous parler de ton expérience à New York avec Cuarón ?
(Aurélie a travaillé pendant deux ans chez Esperanto, maison de production fondée par le réalisateur mexicain Alfonso Cuarón, auteur entre autres de Y tu mama tambien, Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban).
Il s’agissait d’une microstructure (un bureau de 4-5 personnes) qui, grâce au partenariat entre Alfonso Cuarón et Warner Bros., pouvait se lancer à la fois sur des projets modestes, surtout sud-américains, et sur des productions blockbuster pour Johnny Depp… Une expérience assez unique ! J’étais sur le développement, je proposais des projets à Cuarón qui pouvaient être de toute sorte, que ce soit en termes de forme, de source, d’état d’avancement. Je pouvais proposer de chercher un auteur pour adapter un article que j’avais lu dans un magazine ou bien faire des commentaires sur un scénario qui nous était soumis par des agents, prêt à tourner, donc à tous les états d’avancement… sans programme fixe.
Tu as trouvé comment ce travail?
En découvrant New York j’ai aussi compris le concept de networking. J’ai fait entre deux et quatre rendez-vous par jour, y compris avec des gens que j’appelais dans la rue en leur demandant s’ils pouvaient me voir dans la demi-journée parce que je n’étais encore qu’une touriste en visite et que je devais repartir… je leur demandais s’ils avaient d’autres gens à me faire rencontrer… Il faut cumuler beaucoup de rencontres pour trouver des gens qui aient envie de faire des efforts pour te permettre de changer de vie, même si c’est pour travailler gratuitement pour eux. A un moment ça a marché parce que ma proposition de collaboration a rencontré un besoin d’aide, et que l’équipe d’Esperanto n’était pas contre les profils internationaux…
Qu’est que c’est le networking pour toi?
Le networking c’est une démarche de prise de contacts ou de rencontres, au-delà de son réseau existant, et de façon non associée à un besoin immédiat. Tu ne réponds pas à une offre d’emploi, les gens acceptent de te voir alors qu’ils n’ont pas forcément de job pour toi. La rencontre est motivée par un besoin de conseils, d’idées, de comprendre ce qu’est un métier particulier, d’extension de son réseau… ça devrait être enseigné au lycée !
Qu’aimerais-tu dire d’autre aux jeunes d’aujourd’hui?
Le problème est que souvent on les met sur des rails, avec des façons de penser pas toujours très ouvertes aux digressions, et une idée assez restreinte de ce qu’ils sont capables de faire. ça demande un peu de confrontation avec la réalité, de développer finalement cette ouverture d’esprit-là, être capable d’identifier et saisir des opportunités qui ne sont pas forcément ce qu’on t’avait mis en tête. Ceux qui savent parfaitement ce qu’ils veulent faire de leur vie, très jeunes, ont de la chance. Mais je n’en suis pas et il m’a fallu plusieurs d’années de travail pour comprendre que j’étais prête à tous les efforts pour associer profession et passion. Pour moi le concept de métier n’était pas lié au cinéma de prime abord. Au moins, une décision aussi longuement mûrie que celle de mon virage professionnel ne peut engendrer aucun regret.
Combien de films tu regardes, à peu près?
Je ne sais pas. Cette année, pour Locarno, je dirais que j’ai regardé dans les 500 DVDs plus ou moins, entre décembre et juin. Plus des projections (organisées par Unifrance et institutions équivalentes dans le monde), des rencontres pour programmateurs, des projections privées juste pour Locarno.
Combien est le temps minimum de visionnage (ou le nombre de fois… ?) pour comprendre qu’un film n’a aucune chance d’être sélectionné?
Ça peut aller vite si c’est vraiment pas bon ! Certains sont intéressants mais ne correspondent pas à la ligne du festival. A partir du moment où tu as un doute, il faut l’accepter, l’accueillir, même si cela implique de revoir le film. C’est pour cela qu’il y a un comité, les décisions sont aussi le produit du dialogue au sein de l’équipe.
Arrive-t-il souvent de changer totalement d’avis sur un film après un deuxième visionnement?
Cela peut arriver avec des films coup de cœur, que tu aimes intensément à un moment de ta vie et dont tu te lasses, ou bien qui semblent très nouveaux à leur création et qui ne vieillissent pas très bien. Happy Together, le premier film de Wong Kar Wai que j’ai vu, m’a fascinée lorsque j’avais 20 ans, mais je ne l’ai pas vu depuis longtemps, et je ne sais pas si en le revoyant j’aurais le même sentiment. Baisers volés, quand je l’ai vu la première fois j’en sautais de joie dans la rue. Mais il y a peu de films que j’ai vus plus de 3 fois…
Donc tu préfères garder le souvenir intact et ne pas revoir trop les films que tu aimes?
On peut dire ça, parce que ma cinéphilie est fondée sur des sentiments d’émerveillement et de plaisir, des expériences qui m’ont secouée ou soulevée, qui ont fait que le cinéma est pour moi beaucoup plus important que d’autres centres d’intérêts, qui sont passés au deuxième plan…
Tu regardes toujours des films juste pour ton plaisir?
Oui, j’ai un peu moins de temps mais je continue, en salle ou chez moi. L’expérience de la salle reste incomparable par rapport à celle de la vidéo ! Ceci dit cela reste une activité plutôt solitaire, essentiellement parce qu’elle est très fréquente, donc tu peux pas toujours le faire avec d’autres. Je suis aussi complètement dans l’improvisation, je sors du métro pour aller voir un film…c’est une démarche très spontanée chez moi. Mais je suis prescriptrice, pour moi c’est très jouissif de partager avec quelqu’un de proche, surtout quand je sais que c’est un bon film. C’est d’ailleurs une motivation essentielle pour faire ce métier.
Quels sont tes cinémas préférés?
J’aime toutes les salles, c’est la programmation qui me guide. Je n’ai pas de carte illimitée, je viens de la rendre, un peu pour m’obliger à pas me limiter aux cinémas du réseau et me sentir complètement libre par rapport à ça. Je fréquente les multiplexes comme les vieilles salles un peu moins confortables, les cinémathèques…
As-tu de petits rituels de cinéphile?
Non, je ne suis ni dans la superstition ni dans la collection ou le fétichisme, je me place dans tous les coins possibles de la salle… Le seul rituel serait de m’asseoir devant un film avec la plus grande bienveillance.
Quelles sont d’après toi les qualités nécessaires pour un(e) bon(ne) sélectionneur(-euse) ?
Tout d’abord le plaisir de montrer et de partager tes goûts et tes découvertes avec des autres: tu ne peux pas être autiste dans ce travail. Le sélectionneur est aussi le premier à voir les films avant que la presse n’en parle, c’est un métier qui requiert d’être un peu en avance sur les autres, donc d’être très bien informé et d’être autant que possible assez sûr de son jugement à chaud. Le plus important c’est d’avoir un amour indestructible pour les films, alors qu’on en voit des centaines par an. Je ne me lasse jamais. En général il faut rester à l’écoute des autres, entendre les impressions et recommandations. Les sources d’information sont un peu partout. Il est important aussi de garder l’esprit ouvert, d’être prêt à être surpris, ne pas être trop bardé de préjugés.
Peux-tu nous révéler ton prochain défi? Ou tu te considères parfaitement heureuse ainsi?
Oui je suis heureuse, j’ai mis du temps à trouver ma voie… je suis une ‘late bloomer’. C’est un métier que je crois faire assez bien, parce que la liste que je viens de te faire me correspond. J’espère que le festival ce sera un gros succès, et qu’il y en aura d’autres… (sourit).

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