Arts & cultures/Théâtre & spectacles

Avant la bombe « Qu’as-tu fait Harry ? » au théâtre du Nord-Ouest

Hubert Camus, le 10/06/2015

théatre hubertLe théâtre du Nord-Ouest (TNO) c’est d’abord une ambiance très particulière, qu’il faut avoir expérimentée. On est dans ce théâtre presque comme chez soi, en tous cas sans prétention. Quelques minutes avant la représentation à laquelle on va assister on voit des comédiens rassembler leurs affaires d’une autre pièce, dans le hall. On entend des chœurs répéter, presque au loin (pour quelle pièce ?)

Qu’as-tu fait Harry ? est joué sur la grande scène en sous-sol. Un amplebureau, un téléphone et quelques dossiers dessus ; dans le fond, un large drapeau des États-Unis ; pas besoin de plus pour nous trouver dans le bureau ovale. Nous sommes à l’été 1945, en face-à-face avec Harry Truman, 33e Président des États-Unis, et la pièce est signée par José Valverde.

Sur les épaules d’Harry Truman repose une responsabilité historique : faut-il, ou non, larguer la bombe atomique sur le Japon ? Son amiral est contre, en conscience. Le représentant du Trésor est pour : les dollars dépensés par les citoyens dans la recherche pour cette technologie doivent être utilisés. Le scientifique en charge de cette question est pour : étudier les effets des deux bombes différemment mises au point pourrait aboutir à des avancées majeures. La journaliste militaire, elle-même victime du conflit veut faire payer les japonais mais pense aux autres femmes, aux autres mères, de l’autre côté du Pacifique. Et puis il y a la figure du Secrétaire d’État à la guerre, d’abord farouche partisan à son emploi mais qui réfléchira à son choix.

Truman apparaît, a posteriori, haïssable : comment est-il possible d’envisager la pire arme jamais inventée comme un « petit sac de bonbons à la menthe » ? On aime mieux écouter son amiral : « ceux qui ne mourront pas demain vont nous haïr » ; « nous avons un choix épouvantable à faire. » Mais ce choix c’est au Politique de l’assumer, pas à la raison morale. Ce choix incombe à Harry Truman et à lui seul (avant que ce choix soit celui de l’humanité toute entière). Il est haïssable mais il se montre volontaire, déterminé. Il est haïssable mais ses réflexions et celles de son entourage nous obligent à réfléchir : a-t-il tort ? Que fallait-il faire ? Que faut-il faire, aujourd’hui ? Car la question atomique ou nucléaire ne doit pas, ne peut pas être pensée dans la seule séquence historique de ces quelques jours de l’été 1945 et dans le seul bureau ovale. Il est à remarquer, d’ailleurs, que la pièce se clôt dès la bombe lâchée : ce qui peut nourrir notre réflexion est avant la bombe, puisqu’après, on le « sait ». C’est ce qui fait de cette pièce une pièce essentielle.

En ce qui concerne le jeu des comédiens, on regrette quelques hésitations dans le texte (il est vrai que nous avons assisté à la deuxième représentation) car ils nous avaient tellement plongés dans leur univers qu’on se sent soudain à nouveau stupide spectateur. Et malgré ces quelques hésitations, peu nombreuses en vérité, chacun des six comédiens s’implique tellement dans son rôle qu’on souhaiterait étrangler celui-ci et embrasser celui-là.

 

Informations pratiques :

Qu’as-tu fait Harry ?, au Théâtre du Nord-Ouest

13 rue du Faubourg Montmartre (75009)

Pièce d’1h30 jouée en alternance jusqu’au 25 septembre 2015 ; plus d’informations sur http://theatredunordouest.com/ et https://www.facebook.com/events/392384904301479/

Auteur : José Valverde. Mise en scène : Bernard Lefebvre. Avec Laurent Brusset, Gérard Cheylus, Bernard Lefebvre, Jean Marzouk, Alain Michel, Hélène Robin et Dominique Vasserot.

Propositions de lectures pour aller plus loin :

Lettres sur la bombe atomique, Denis de Rougemont : réflexions sur les effets de la bombe de l’été à la fin de l’année 1945

L’enfant d’Hiroshima, Isoko et Ichiro Hatano : échanges épistolaires entre un enfant japonais et sa mère, en particulier sur l’éducation et la vie en temps de guerre et de famine, sur fond de menace atomique

Il y a un an Hiroshima, Hisashi Tôhara : court texte extrêmement émouvant d’un jeune homme de 18 ans le 6 août 1945, témoin d’Hiroshima

– Éditorial de Combat du 8 août 1945, Albert Camus : alors que tous les journaux crient à la victoire de la science, Albert Camus est un des rares intellectuels à prendre conscience immédiatement de ce qui vient de se jouer

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