Atelier créatif étudiant/Vos textes

Quand multiculturalisme rime (malheureusement) avec fascisme

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Par Lucile Carré, le 15.12.15

  Quand une société multiculturaliste vote pour le parti qui la détruit…

Hier soir, comme beaucoup de gens, j’ai fêté la défaite du FN avec mes voisins. Mais c’était du soulagement, pas de la joie. Je ne suis ni heureuse de cette défaite, ni heureuse des victoires de gauche, ni heureuse des victoires de droite. Pourquoi ? Parce que comme tous ces électeurs qui ne votent plus, je me sens démunie. Je vais voter parce qu’il faut. Parce que je ne supporterais pas de ne pas l’avoir fait.

Mais comment faire quand on vote pour des gens en qui on ne croit pas ? Comment faire quand il n’y a plus aucun candidat vendeur, mais seulement des vendus ? Comment faire quand même les gens de ton propre mouvement te paraissent à la ramasse ? Quand ils te paraissent en retard et loin des véritables enjeux ? Quand ils te paraissent avoir perdu le sens des réalités, et vivre si loin du véritable rythme de tous les autres ?

Comment on fait, quand on est déçu par tout le monde ? (ou presque, faut pas déconner)

Hier soir, je n’étais pas de gauche, pas de droite. Mon cœur est à gauche, et parfois, comme hier soir, ma raison est à droite (front républicain). Mais la seule chose que je ressens, c’est cette envie de fuir.

Mon pays me dégoûte, je méprise tous ces gens, je sens ce mépris, qui déborde, je n’arrive plus à le retenir, je les méprise, les politiques, les électeurs, et je sais que ce n’est pas la solution, et je ne veux pas les mépriser, mais c’est plus fort que moi, par moments, j’enrage. C’est cela en fait : je ne les méprise pas, je n’ai pas assez de haine pour cela, et je ne veux pas en rajouter à toute celle qui existe déjà. Mais j’enrage. J’en ai marre de ma génération, j’en veux à tout le monde, parce que je suis née. Parce que je suis née dans la génération de tous les combats : l’écologie, le terrorisme, le fascisme, la crise, l’intolérance. Et au milieu de tout cela, l’inutilité. Voilà le plus grand problème de cette génération : elle se sent inutile. Incapable. Spoliée.

 

Ah elle est belle notre génération ! Et au milieu de tout cela, je vois les gens que j’aime se transformer autour de moi, au contact de la politique, parce que la politique fait ressortir le pire, et, plus rarement, le meilleur de chacun. Hier soir, TF1 a diffusé le dîner de cons. Et je pense que ce n’est pas un hasard. Moi, je me sens exactement comme un con, prise au milieu de tout ca, et qui n’a aucun droit, et à qui on ne demande pas réellement son avis, parce qu’on s’en fout. Moi j’en ai marre d’avoir peur, j’en ai marre de me battre contre le FN au lieu de me battre pour mes idées, j’en ai marre qu’on me dise ce que je dois faire, ou comment je dois penser, ou ce que je dois voter. J’en ai marre d’entendre toujours le même discours, sans le moindre argument : il faut faire front républicain. Il est où l’argument là-dedans ? Elle est où, la joie là-dedans ? Il est où, l’avenir ? Ce soir, j’ai honte, voila la vérité.

J’ai l’impression d’être le Béranger de Rhinocéros, j’ai l’impression de ne rien pouvoir faire et d’être seule. Peut-être pas seule à comprendre, mais seule à avoir envie de réagir. Ce soir, un jour seulement après les résultats, j’écoute Alien de Milk, Coffee and Sugar, et je me dis que si ce n’est pas prophétique, c’est au moins réaliste. « Si réussir, c’est un salaire, un pavillon sous hypothèque, permettez-moi d’être condamné à l’échec ». Voilà, exactement. S’endetter à vie, ça ne fait pas rêver. Pas plus que devenir salarié. Et pourtant aujourd’hui, c’est déjà un rêve presque inaccessible pour certains.

Et ce soir, j’ai envie de vomir. Comment faire autrement quand tu te rends compte que les gens autour de toi ne t’aiment pas ? Te méprisent pour ce que tu es ? Te rejettent intérieurement, parfois sans même le savoir, parce que tu es différent ? Et encore, ça pourrait être pire : je ne suis pas noire donc je ne suis pas victime de racisme. Mais ce soir, c’est le triomphe de l’hypocrisie. La bulle éclate, et on découvre la vérité : c’est qu’il ne s’est jamais agi d’autre chose que de tolérance.

C’est bien le mot. On tolère. On tolère les gens différents : ceux qui ont une couleur de peau différente, ou qui n’ont pas les mêmes envies que nous, que ce soit en matières religieuse, culturelle, sexuelle. Il ne s’est jamais agi d’autre chose. Et même la gauche emploie ce mot de tolérance. Mais pourquoi faudrait-il « tolérer » ? Pourquoi cela ne va-t-il pas de soi ? Pourquoi y-a-t-il besoin de faire acte de tolérance envers la différence ? Pourquoi faut-il même remarquer la différence ? N’est-ce pas plutôt un tollé rance, intolérable, quand il n’y a plus d’amour, mais seulement ce discours à supporter ? Pourquoi n’y a-t-il que pitié et bout de terrain laissé, au lieu de compassion, d’amour et de cohabitation ?

Comment est ce que je peux y croire, moi qui suis femme, moi qui suis bi, moi qui suis malade et diabétique ? Est-ce que je ne pars pas déjà nettement en retard au niveau de l’égalité ? Est-ce que je ne suis pas déjà furieusement en avance, tellement que je vous ai tous perdus ? Pourquoi est-ce que je me sens triste ? Parce que plus que jamais, nous sommes une génération cabossée, qui n’a finalement plus grand-chose de supérieur pour nous unir. Parce que je n’ai pas l’impression d’avoir de combat pour me faire vivre. A la place, j’ai l’impression de seulement devoir lutter pour éviter qu’on me tire à nouveau en arrière. Et j’en ai marre, de ne jamais pouvoir me reposer 5 minutes, par peur qu’une ombre ne me rattrape. Je voudrais acquérir quelque chose, définitivement. Mais c’est impossible.

 

Alors, peur ? Non, je ne crois pas que ce soit le mot. Quand tu vis dans une ville où tu peux mourir sous les balles en allant à un concert, la peur devient une notion très relative. Déçue ? Même pas. Honte. Oui, honte. Honte qu’un parti aussi anti culturel fasse un tel score 1 mois pile après une tuerie sans précédent, élu par des gens qui prétendent que c’est la solution pour que ça ne se reproduise pas. Des gens qui dédient leurs votes aux victimes du Bataclan. Vous croyez vraiment que ces victimes auraient apprécié un parti qui veut réduire les subventions culturelles ? Si vous voulez le savoir, allez seulement lire ce que les rescapés ont fait parvenir aux journaux.

Honte aussi parce que nous sommes un pays qui se permet de moraliser les autres États (faiblement tout de même, parce qu’on a besoin de leur pétrole) sur leurs libertés fondamentales. Mais est-on sûrs que chez nous que ces libertés soient garanties, lorsque tant de gens votent pour un parti qui veut remettre en place la peine de mort et supprimer les subventions au planning familial ? Et puisqu’on parle de droit des femmes : ce soir, encore une fois, seulement trois Présidentes de région (et finalement, ce n’est pas plus mal vu que les deux autres encore en lice ne représentaient pas vraiment le progrès de la femme, voir pour cela le vote contre l’égalité femme – homme du FN au Parlement européen ce mois-ci).

Ce soir, j’ai honte. Honte que les régions qui votent le plus à droite soient encore une fois celles qui n’ont même « jamais vu un arabe, mais qui aiment le couscous ». Honte qu’on ne se rende plus compte des amalgames, des discours de plus en plus racistes (« plus noire qu’une arabe ») et homophobes (« démarier les PDs ») et stupides qui se banalisent. Aujourd’hui tout ce qui compte c’est de trouver un coupable à la misère, que ce soit dieu ou l’arabe.

Mais peut-être que notre propre connerie suffit à expliquer notre échec ? Peut-être que si on jugeait un peu moins les autres et qu’on passait un peu moins de temps à se regarder, ça irait mieux ? Finalement, ce qu’on reproche aux politiques, c’est de ne plus nous vendre de rêve. Il faudrait savoir. Quand ils en vendent et qu’ils ne respectent pas leurs promesses, ça ne nous va pas non plus.

Et puis, souvenez-vous des plus grands vendeurs de rêve du siècle dernier. Hitler. Staline. Fidel Castro. Je crois que c’est suffisamment parlant.

Sinon, plus parlant peut-être. Walleyrand de Saint Just. C’est sûr qu’il a dû connaître la famine celui-là. Marine le Pen. Héritière d’un parti. Marion Maréchal Le Pen. N’a jamais travaillé. Voilà pour qui votent les chômeurs. Pourquoi ? Parce qu’ils s’identifient. Comment ? Bonne question.

Mieux encore. Quelle est la logique quand des gens anti-homos et de la manif pour tous votent pour un homosexuel, lui-même visiblement pas très au clair puisqu’il se présente dans le parti le plus homophobe qui soit. Alias Florian Philippot. Où est la logique lorsqu’un Imam se présente sous l’étendard d’un parti antimusulmans, anti-arabes, bref, raciste ? Un parti qui commence déjà à voler de l’argent (voir les articles concernant les fraudes fiscales du FN, il y en a plein Internet). Un parti qui…

Et voilà. Voyez. J’en suis encore à me battre contre leurs « idées » au lieu de me battre pour les miennes.

 

Alors finalement, que reste-t-il à ma génération ? A part des devoirs, s’entend. A part des droits pour lesquels on doit encore lutter, s’entend. A part des doutes, des droits bafoués, et à chaque élection des droites, baffes ; où et quand aurons-nous de véritables droits ? Je fais de la politique. Mais ce n’est plus par envie. C’est simplement parce qu’on ne peut pas arrêter maintenant. Parce que sinon, c’est s’avouer vaincu, sans même avoir résisté. Mais je n’aime pas devoir choisir entre le moindre des deux maux et faire des alliances dans lesquelles je ne me retrouve pas.

Ce soir, j’ai l’impression d’avoir perdu mon âme.

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