Molière, auteur ?

Adrien Chupin | La sacro-sainte figure de Molière, pilier indéboulonnable du patrimoine théâtral français, est chahutée par la dernière création de Julien Delpech actuellement présentée au Théo Théâtre : Molière, l’imposteur ?. L’occasion de mettre en avant la jeune création dramaturgique avec un talent de la Sorbonne Nouvelle.

L’argument est complexe, le terrain épineux. Il n’aurait pas fallu moins que cette mise en scène pleine de finesse et d’astuce pour rendre digeste au spectateur ce méli-mélo d’Histoire et de fiction qui passe par trois dimensions temporelles ancrées dans des siècles distincts, la représentation d’une trentaine de personnages et des intrigues liées à la royauté, à la religion, à l’amour et surtout au théâtre lui-même. Aussi étonnant que cela puisse paraître, on ne s’y perd jamais ! Au-delà de s’emparer de la théorie controversée de l’imposture de Molière l’auteur, la fresque met sur notre chemin aussi bien Louis XIV que Paul Valéry ; nous y croisons également la troupe du tartuffe présumé, un prince détracteur ou encore Pierre Louÿs qui en 1919 a lancé la querelle sur la filiation des pièces signées par Molière.

La performance des acteurs participe amplement à la réussite de la pièce. Tous se livrent à une véritable course sans jamais trébucher ; les changements de rôles et de costumes s’enchaînent sans accroc pendant plus d’une heure, tissant scène après scène une narration pleinement maîtrisée, créatrice d’un patchwork millimétré au fil duquel il n’y a qu’à se laisser guider. Lorsque la scène se retourne et que les rideaux s’écartent pour intégrer le spectateur à l’entrée en scène de Molière, les gradins deviennent arrière-scène, la sensation spatiale est saisissante.

Jusqu’au salut le rythme est haletant, mais nous touchons là peut-être l’un des écueils de cette écriture qui cherche à braver l’ennui en s’opposant à tout vide ou ralentissement. Les ambiances des différents lieux de l’histoire, que ce soit l’intimité des frères Corneille, l’entourage du Roi Soleil ou de sombres cachots normands, sont pleinement rendues avec des moyens matériels minimaux, grâce à de judicieuses compositions sonores et lumineuses, ainsi que la conception de savoureux costumes. Mais le basculement entre tous ces lieux est parfois trop rapide, on aimerait plus s’y attarder, laisser la parole se reposer. Gageons tout de même qu’à la transposition sur un plateau de taille supérieure, avec des dispositions techniques augmentées, la jeune troupe et l’écriture scénique de Julien Delpech sont la promesse d’emballantes futures créations.

Si l’intrigue contemporaine dans laquelle est enchâssé le récit peut sembler manquer légèrement de profondeur, nul besoin d’en tenir rigueur. Elle n’est qu’apparat, alors que tout l’intérêt se trouve ailleurs, plusieurs siècles en arrière. Molière, l’imposteur ? prend la suite de Pierre Louÿs, le premier à s’être investi dans cette théorie et à avoir mené des recherches approfondies, après avoir remarqué une similitude dans la structure des vers entre Corneille et Molière. Julien Delpech s’appuie sur des coïncidences troublantes : un séjour concomitant à Rouen, une double part de droits d’auteur les soirs de première, des rentrées d’argent inexpliquées dans la comptabilité des frères Corneille, ceux-là même qui déménagent à Paris dans la même rue que Molière. C’est justement dans ce doute que la pièce s’engouffre, pour donner à voir une histoire alternative, en se prémunissant bien d’y accoler un point d’interrogation. Le créateur de la pièce nous faire part des motifs de suspicion qui l’ont mené à son tour à fouiller dans cette histoire puis à la porter à la scène : « Il y a peu d’éléments factuels certains sur la vie de Molière, on sait à peine s’il savait écrire. Comment un comédien qui jouait des farces sur les foires peut-il publier Le misanthrope ? Il n’existe aucun papier de la main de Molière, hormis des actes notariés. Comment imaginer qu’un auteur du XVIIè n’ait jamais écrit de lettres ? ».

La théorie la plus vraisemblable selon Julien Delpech est qu’il existe un entre-deux, une vérité plus subtile que la version présentée dans la pièce, une collaboration entre eux. Le sujet n’est en tout cas pas éteint et présente toujours de vrais enjeux : « Molière tel qu’on le perçoit est un mythe construit à l’époque de la Révolution. C’est une question qui continue encore de déclencher des réactions véhémentes chez certaines personnes pour qui on ne peut pas toucher à Molière. Pierre Louÿs a été contraint à l’époque de cesser ses recherches sous menace de l’Académie française ». Puis au-delà de la portée actuelle, la trame narrative présente d’elle-même un réel intérêt : « Quand j’ai découvert cette histoire, je me suis demandé pourquoi on n’en avait pas parlé avant ! C’est une histoire d’égos, de succès, d’ascension sociale, à l’époque de Louis XIV, qui réunit tous les ingrédients d’une série réussie ». Alors Molière, Corneille, les deux, les autres… la vérité restera certainement enfouie dans la poussière de l’Ancien Régime. Qu’y faire sinon gloser, palabrer, louvoyer et se rendre au théâtre !  

Molière, l’imposteur ? est à voir tous les mercredis soir au Théo Théâtre jusqu’au 22 avril.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s