JOJO RABBIT : d’une tendresse et d’une légèreté nécessaire

Florentin Groh | Au moment où j’écris ces lignes, je ne peux m’empêcher de sourire en repensant à ce que je viens de vivre ; le Helden de David Bowie résonant en moi, la tête ailleurs, les étoiles dans les yeux. Je tiens à m’excuser pour les prochaines lignes. Mais j’ai décidé d’abonner la retenue et la rigueur analytique qu’exige une écriture critique, car non, aujourd’hui je ne veux pas, trop peu de film me donne cet effet là, actuellement je me sens bien, je me sens apaisé, je me sens relâché, je me sens ailleurs.

Pourquoi ce manque de retenue ? Je viens de voir Jojo Rabbit, nouveau film du réalisateur néo-zélandais Taika Waititi. J’aimais bien les évasions burlesques qu’il offrait, de What We Do In Shadows à Boys, en passant par son épilogue de la série Star Wars The Mandalorian. Même son excursion chez Marvel avec Thor : Ragnarok avait suscité un regain d’intérêt pour des productions qui perdent en qualité au fil du temps. J’y allais sans trop savoir à quoi m’attendre, avec des certitudes pseudo-cinéphiles élitistes qui me caractérise – j’en ai conscience – ces derniers temps. Mais une fois assis, l’écran noir, la salle se tut, et le film commença. Scène d’ouverture : un petit garçon répète son discours d’entré dans les jeunesses hitlériennes, avec ce qui semble être un pastiche d’Adolf Hitler derrière lui. Déjà tout était dit, Jojo Rabbit serait plus qu’une simple clownerie, alternant entre la profondeur dramatico-tragique et le burlesque savamment dosé.

Jojo Rabbit se situe à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les allemands perdent du terrain et la solution finale est en marche. Johannes Betzler, âgé de dix ans et surnommé « Jojo », est embrigadé dans les jeunesses hitlériennes, adhérent tout en essayant de comprendre l’idéologie nazi. Après un accident grave, il est renvoyé chez lui, et découvre par la suite qu’une jeune fille juive, Elsa Korr, est cachée par sa mère, Rosie, opposée au fascisme et à l’absolutisme du nazisme. S’ensuit des quiproquos, des connaissances, des déceptions, un amour de jeunesse…

Jojo Rabbit, comme je le disais, est loin d’être une simple comédie burlesque, et prouve au passage que Waititi est un véritable auteur. Bien que certain lui reproche d’être devenu un réalisateur de studio (avec ses projets avec Disney) ou d’avoir une réalisation impersonnelle (mais attention, on résume bien vite une réalisation classique, bien que ambitieuse, à de l’impersonnalité), le fait est que, que ce soit dans The Mandalorian, ou encore plus dernièrement dans Jojo Rabbit, le réalisateur néo-zélandais à véritable style d’écriture et de réalisation comique, digne de Chaplin ou Keaton – mais inutile de le rapprocher de ces grands noms du cinéma tant il apparaît comme unique dans le paysage cinématographique actuel. Car même dans Jojo Rabbit, dans ces moments les plus sombre et sérieux, on retrouve cette envolée insouciante et non phatique dans les dialogues, révélateur d’une finesse d’écriture d’une grande qualité. Car oui, bien que certain moment soit d’un comique burlesque extrême comme Waititi sait les faire (la merveilleuse séquence dans le camp des jeunesses hitlériennes avec un Sam Rockwell déchaîné en capitaine rock-star), le film est d’une profonde mélancolie, contrebalancée par une profonde légèreté : il nous arrache constamment des larmes de tristesse et de joie. Car ce qui se joue, surtout avec le rôle de Taika Waititi himself en ami imaginaire, ce n’est pas la simple expression caricaturale d’Hitler, mais c’est la métaphore de l’endoctrinement d’une jeunesse en désespoir. Le personnage quitte son potentiel comique pour aboutir à un air sévère et une extrême gravité dans la relation imaginaire du dictateur à l’enfant, parabole sociale de la montée de l’extrémisme partout dans le monde. Car le film est profondément ancré dans la contemporanéité à travers ces relations sociales, la vision de l’endoctrinement, et surtout la mise en lumière de l’absurdité de la guerre ; en référence constante avec des jeux d’enfants, mais prenant une autre tournure dans la scène finale de la prise de Berlin, tout au ralenti, avec des civils et des enfants se faisant tuer autour de Jojo, qui déambule effaré au milieu de ce spectacle grotesque.

Jojo Rabbit est également humaniste, à travers la relation mère-fils et la relation juive-nazi. Pour ce dernier, le parti pris a été de développer une histoire d’amour, mais qui heureusement ne résulte pas d’une vulgaire tournure scénaristique et d’un retournement d’état d’esprit de Jojo. Non, ici tout change dans la longueur. Exploitation du temps comme processus de socialisation et de destruction des images néfastes propagandistes. Et c’est ce qui rend cette histoire authentique ; par les relations qui se font et se défont, par la compréhension et le dialogue, par l’amour qui arrive sans le vouloir, qu’on n’explique pas. Mais tout ceci ne repose pas que sur la finesse d’écriture, et doit beaucoup au magnifique duo Roman Griffin Davis-Thomasin McKenzie, incroyable de sincérité, attachant, touchant, crevant l’écran et s’érigeant en tête de liste du palmarès des duos de personnages iconiques du cinéma. A à peine 12 ans, Roman Griffin Davis est la révélation du film, tant il offre un jeu splendide et constant tout au long de Jojo Rabbit, avec sa bouille ravissante d’enfant parfait et une certaine tendresse irrésistible ; sa partenaire à l’écran Thomasin McKenzie, est quant à elle d’une profonde mélancolie, incroyablement touchante, comédienne promise à une belle carrière. La performance se situe également dans la relation mère-fils, avec une Scarlett Johansson incroyable, qui depuis le post-avengers, nous prouve qu’elle est bien plus qu’une vedette, c’est une comédienne hors pair, une actrice de talent (et ce qui en doute encore n’ont qu’à regarder Mariage Story). En résistante allemande et mère solitaire, elle est à la fois touchante, d’une profonde tristesse, et débordante d’énergie, de joie, d’espoir.

Finalement, le personnage et l’interprétation de Scarlett Johansson résume assez bien le film comme une œuvre débordante d’énergie et profondément humaniste, drôle, pop et colorée avec un jeu sur les couleurs vives à la Warhol, un soundtrack décalée mais non référentielle, des plans panoramiques, des travellings horizontales avec une composition de l’espace scénique minutieuse et ornementale, etc. Bref, Jojo Rabbit est bien plus qu’une comédie, c’est une leçon de vie. Leçon sur le passage initiatique de l’enfance à l’adolescence (et qui rappelle à bien des égards le précédent Boys de Taika Waititi), sur le sentiment amoureux, la passion, la relation à la mère, et au suicide social de toute une génération.

En guise de conclusion, je dirais juste ceci : allez le voir ! Jojo Rabbit est bien plus qu’un feel good movie ou une comédie dramatique. Avec sa légèreté insouciante (si caractéristique du réalisateur), son comique, sa mélancolie, ses moments graves, compris dans une écriture d’une grande finesse, Jojo Rabbit est la perle rare ; un film qui nous fait du bien, nous fait oublier qui on est, nous efface de la réalité, et pendant un moment nous fait espérer et aimer le monde dans lequel on vit, adoptant une dernière fois le regard tendre de l’enfance et la joie intense de la vie, et nous met, à l’image de ma sortie de salle, des étoiles pleins les yeux.

Jojo Rabbit, réalisé par Taika Waititi, au cinéma depuis le 29 janvier 2020

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