Le diable est dans les Détails, et il s’appelle Frédéric Bélier-Garcia

Cette critique a été écrite par Julie Féray dans le cadre du stage de journalisme critique proposé par le Service d’Action Culturelle de La Sorbonne-Nouvelle. Retrouvez également la critique de Lise Cloix et la critique de Jennifer Phardin-Decoin sur le blog de Nouvelles Vagues !

Julie Féray | Le metteur en scène aborde pour la première fois l’œuvre du dramaturge suédois Lars Norén avec un chassé-croisé entre deux couples.

Erik, Ann, Emma et Stefan s’aiment et se trahissent, se fâchent et se réunissent. Des destins croisés alors que s’achève le XXe siècle, un quatuor amoureux qui joue aux chaises musicales, avec le monde occidental en crise comme toile de fond : c’est ainsi que se présente Détails, la dernière pièce mise en scène par Frédéric Bélier-Garcia. Divisée en saynètes elles-même étalées sur dix ans, elle nous donne à voir des morceaux de vie choisis, articulés entre Stockholm, New York, Tel Aviv et Florence. Une fugacité au goût d’instantané, au rythme des nouvelles mobilités qui s’offrent aux hommes à la fin du siècle dernier et leur permettent ainsi d’étendre géographiquement leur existence ; effaçant presque les frontières.

Le metteur en scène connaît cet écartèlement. A l’image des personnages de Norén, Frédéric Bélier-Garcia est né à Nice, a enseigné à Chicago, dirigé à Angers ; il est familier de ces chez-soi disséminés, de ces souvenirs éparpillés, de ces vies démultipliées. Pour autant, il semble avoir trouvé un point d’ancrage parisien en le Théâtre du Rond-Point, où il donne des représentations régulières depuis 2002 – et systématiques depuis trois ans.

Détails est cette fois l’occasion de se plonger dans un rapport différent à l’intime, où les petits riens façonnent un canevas d’échelle différente : celui de la vie. De cette vision strictement microscopique émerge parfois la confusion : Emma est-elle vraiment schizophrène ? a-t-elle entraîné Erik avec elle ? ou est-ce la salle toute entière qui perd la tête ? Ce désarroi du public reflète aussi celui des personnages, englués dans des névroses existentielles qui nous touchent de par leur familiarité. Alors qu’il devient de plus en plus aisé pour un nombre grandissant de personnes de se déplacer à l’échelle internationale, ou encore de repousser les limites de ses actions par l’intermédiaire de son smartphone, agrandir son champ des possibles peut aussi altérer la relation que l’on entretient avec sa propre identité – ou du moins en rendre les contours plus flous. Cette confusion contribue notamment à entretenir le doute quant à ce qui est dit et ce qui est pensé par les personnages … L’annonce par l’un d’entre eux du viol qu’il a subi, entre deux banalités, n’est pas relevée par son interlocuteur ; si bien que l’on finit par se demander si elle n’était pas seulement rêvée. Entre dialogue et aparté au théâtre, il n’y a qu’un pas.

Les précédentes mises en scène de Bélier-Garcia ouvraient déjà la voie à cette étude de la psyché occidentale contemporaine. Honneur à notre élue (2017) de Marie Ndiaye interrogeait avec subtilité les ressorts de la politique, d’après le point de vue d’une femme en apparence irréprochable. Deux ans plus tard, le metteur en scène s’attelait à Retours, de Fredrik Brattberg, dont le titre fait plus qu’écho aux allers-retours géographiques, sentimentaux et existentiels des personnages de Détails. Ici, le décor modulable fait traverser l’Atlantique sans encombre, selon les lieux choisis par Norén pour dérouler son fil d’Ariane. Banquettes assez fines pour figurer lits, bancs ou canapés ; tables longilignes faisant aussi office de séparations : le cadre est à la fois froid par son minimalisme et rassurant par sa permanence. La place des femmes et les blessures cachées d’une société consciente de ses limites transparaissent chez Bélier-Garcia comme des thèmes à ne jamais cesser d’interroger.

Comme le révèle la progressive apparition de La Vénus d’Urbino de Titien sur le plateau, entièrement dévoilée par un système de panneaux coulissants, on ne tient pas longtemps sous un masque. L’idée de la révélation est sous-jacente à l’ensemble de la pièce : c’est uniquement lorsqu’apparaît entier le tableau qu’Ann prend la décision de s’établir à Tel Aviv, où elle trouve un nouvel équilibre après dix ans de cahots. La mise en scène de Bélier-Garcia met en avant l’idée qu’on a besoin de s’ouvrir et de partager pour guérir : la meilleure façon de vivre réside souvent dans l’exposition au grand jour de ce qu’on a voulu, en d’autres temps, à tout prix cacher. Mais pour cela, il faut dix ans, l’écartèlement, les Détails

Détails, texte de Lars Norén, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia, avec Isabelle Carré, Ophelia Kolb, Laurent Capelluto, Antonin Meyer-Esquerré et Adèle Borde. En représentation au Théâtre du Rond-Point (Paris) du 8 janvier au 2 février 2020.

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