EMA : voyage hypnotique et poétique sur les pouvoirs libérateurs de la danse et du corps

Florentin Groh | Ema est une jeune danseuse, mariée à un chorégraphe pathétique et possessif. Hantée par l’adoption ratée du jeune Pablo, Ema recherche une liberté au travers de son groupe d’amies, du reggaeton, et d’une tendance pyromane. Pablo Larraìn quitte le monde du biopic après l’excellent Jackie pour revenir à un récit intimiste, presque organique.

Sa jeune héroïne, Ema, interprétée avec grand talent par Mariana Di Girólamo dont c’est le premier rôle, est une Bovary des temps modernes. Il n’est pas fou de penser à une affiliation entre Ema et l’héroïne de Flaubert, bien que l’inspiration de Larraìn penche plus du côté de l’Ema de Théroèmes de Pier Paolo Pasolini. Comme elle, Ema est coincée dans une vie qu’elle ne veut pas, erreur de choix de jeunesse, et aspire à une liberté destructrice, bouleversant alors sa quotidienneté. Mais cette Ema là s’avère moins animée d’un spleen romantique que d’une soif de vie nihiliste. Sans doute est-ce là une des meilleures héroïnes de cette année cinéma bouleversée ? En tout cas, l’écriture de Larraìn conseillée par Mariana Di Giròlamo offre un personnage de cinéma haut en couleur comme on en voit rarement ces temps-ci. Ema brûle (métaphoriquement et littéralement) le cadre de vie quotidienne que son mari, Gastón (où l’on retrouve un habitué du cinéma d’auteur hispanophone Gael García Bernal) tente d’imposer à la jeune femme.

Cette liberté passe au travers des gestes, du corps magnifié ou brute. La photogénie corporelle permise par différents effets de lumières contrebalance avec une non-sexualisation du corps, qu’il soit féminin ou masculin. Ainsi, le corps devient ici une hyperbole de la liberté cherchée par Ema, où chaque geste expressif témoigne d’un état de transe primitive, avec la caméra qui, par des gros-plans épidermiques, essaye de capter l’essence intensive de la gestuelle corporelle comme pour mieux en souligner l’abandon symbolique de la sexualisation des corps à outrance de la génération actuelle. La danse et le sexe retrouvent donc leurs états primitifs de libération des corps, comme en témoigne le montage rapide des différentes conquêtes d’Ema, scène plongée dans un bain de lumière verte et sombre, où le corps prend des allures d’ombres chinoises et l’acte sexuel d’une danse transcendantale.

La photographie de Sergio Amstrong y est somptueuse, jouant du suréclairage, des jeux de lumières et du clair-obscur pour accentuer la photogénie primitive de corps et l’effet surréel de l’espace-temps. En témoigne la scène d’ouverture qui alterne un plan large sur un panneau de signalisation qui brûle et un plan large d’une chorégraphie où les corps sont plongés dans l’obscurité et un soleil immense rayonne, seule source de lumière quasi hypnotique, servant le propos des pouvoirs de la danse sur le bouleversement de la réalité. Couplé à une musique de Nicolas Jarr, Ema prend des allures, parfois, de films de Terrence Malik, avec une réalité qui lorgne du côté du psychédélisme, avec notamment des montages rapides, des jeux de néons, et des gros-plans visages. Mais en contraste avec l’image magnifiée, le récit apporte de la brutalité, où la violence et la dureté des choses passent, non par les actes mais par les phrases. L’effet apporté est alors angoissant, écrasant, et oppressant à la narration, atmosphère dont joue Nicolas Jarr dans ses partitions. 

Néanmoins, Ema se perd à la toute fin du film, avec une longue scène inutile d’explication, ramenant le récit dans une sorte d’académisme narratif, où les motivations et actions d’Ema sont contrebalancées par un retour régressif au maintien de la cellule familiale, effaçant pour le coup l’audace libératrice qui animait le personnage tout au long du film. Il n’empêche que le film se clôture sur une scène magique, ramenant l’étincelle qui parcourait le métrage. Ema charge un bidon d’essence dans une station-service, statique, fière, comme pour affirmer que ses actions, maintenant justifiées, étaient signe de son désir de liberté. Le tout en plan large et fixe, avec une lumière qui insuffle un clair-obscur naturel magnifié par la photographie, un plan pour un film qui restera assurément comme un des grands films de cette rentrée cinématographique.

Image : https://popandfilms.fr/ema-de-pablo-larrain-limprevisible/

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s