Mank ou la création d’une mémoire cinématographique et figurative

Florentin Groh | Fincher avait raté l’introduction de la deuxième saison de sa série Mindhunter il y a deux ans. C’est un fait qui a laissé en suspens la question de son éventuel retour en force cinématographique. Mais voilà qu’arrive, peut-être dans le plus grand inconnu, mis à part l’attente de quelques aficionados, son dernier film sur la plateforme Netflix : Mank.

Mank est intéressant à bien des égards. Même si le sujet pourrait en rebuter certains.aine.s (le cinéma hollywoodien des années 1930, pas vraiment ancré culturellement dans les esprits spectatoriels français), l’œuvre de David Fincher dépasse le biopic normatif et pédagogique pour tendre vers une véritable proposition de cinéma. De telles propositions se faisaient rare sur la plateforme en matière de films (car de réelles pépites sérielles ont vu le jour ne serait-ce que depuis septembre). Voilà ce qui fait de Mank un authentique ovni cinématographique qui ravive une flamme éteinte en ces temps confinés où l’on en vient à craindre pour tout un monde artistique.

Ce qui fait la force de Mank, c’est d’abord son dynamisme. La construction narrative qui lorgne du côté de l’humour noir, parfois aux accents très britanniques, est accompagnée d’une économie séquentielle qui tend à harmoniser l’ensemble filmique. La prestation de Gary Oldman en Herman J Mankiewicz et d’Amanda Seyfried en Marion Davies sont, en plus d’être convaincantes, particulièrement savoureuses, avec la création d’un duo qui dépasse l’histoire pour arriver dans la fiction mythologique.

Mais ce dynamisme ne veut pas dire réduction de l’image au profit d’une économie illustrative de la figuration. La photographie se magnifie dans différents plans larges, entre les studios de la M.G.M et les grands espaces de la maison de convalescence de Mankiewicz. Le choix de l’édification du noir et blanc en référence à la photographie de Gregg Toland sur Citizen Kane renforce la poésie des images, investies d’un pouvoir de mémoire.

Mank évite les écueils d’une reconstruction fantasmée et stéréotypée d’une époque marquée culturellement, avec une proposition qui tient plus de l’histoire du cinéma que du biopic cinématographique. Mais outre cet aspect emblématique, le Hollywood des années 1930 est également la source de tout un discours métagénérationnel. Car une mémoire est avant tout une actualisation d’un présent affectif (et Bergson ne dira pas le contraire !) le film est d’abord marqué politiquement, avec une critique acerbe du cynisme des studios de production en matière de propagande. L’intrigue offre par là une belle réflexion sur le pouvoir des images, ainsi qu’une vision de la crise sociale qui frappe les Etats-Unis après la Grande Dépression. On ne peut s’empêcher de suggérer un parallèle contemporain avec la situation de déchirure sociale dans le monde occidental où les minorités s’effacent au profit d’un espace-temps bourgeois (même si, de ce point de vue là, l’absence de minorités est à regretter dans le discours du film). Ensuite, le long-métrage est marqué artistiquement, avec une remise en question d’une “politique des auteurs” qui assoient une légitimation dominatrice d’un point de vue artistique, et un questionnement autour des capacités spectaculaires du cinéma et du processus créatif restreint. Enfin, Mank se fait le symptôme d’un climat actuel désastreux, avec un effondrement sans précédent qui fragilise tout un système économique et social. 

David Fincher revient alors avec un film hybride, complet, où se mêle une vision passée d’une histoire du cinéma par le langage cinématographique et la construction figurative, et une critique de la modernité actuelle où s’amorce une dangereuse crise. On ne peut s’empêcher d’éprouver les mêmes sensations qu’Herman J. Mankiewicz en étant cloisonné dans nos appartements, en revenant sans cesse sur un passé qui ouvre sur un bilan de nos vies à travers une expiation, même si nous n’écrirons pas tous Citizen Kane !

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