Une fille ! Pourquoi faire ?

Cassandre Spanhove | Située en Asie du Sud, l’Inde est l’un des pays comptant le plus d’habitants au monde. Sa population, qui avoisine aujourd’hui les 1,393 milliards, est l’une des plus anciennes de la planète. C’est sur ces terres que les hommes mirent au point de nombreuses techniques matérielles et spirituelles. L’Inde est une nation religieuse. Bien que le territoire soit partagé avec d’autres religions telles que l’islam, 80% des Indiens sont hindouistes. Cette croyance remonte au IVe millénaire. Cela explique la conception que l’homme indien se fait de la femme. Les fondements et traditions de l’hindouisme veulent que celle-ci lui soit soumise. 

L’Inde est un pays qui n’a en réalité, socialement, que peu évolué ces derniers siècles. Sa société est organisée de façon complexe. Les différentes classes sociales sont appelées des castes, allant de l’élite aux « dalits », les Intouchables. Aujourd’hui, 79% de la population vit sous le seuil de la pauvreté. A tout cela s’ajoutent les discriminations, qui sont, la plupart du temps, liées aux traditions ancestrales. Ainsi, les pratiques de la dot, du viol et des infanticides sont encore indirectement permises par une société qui placent ses traditions au-dessus des considérations humanitaires. D’après l’enquête de la Fondation Thompson Reuters publiée en 2011, l’Inde est le quatrième État le plus dangereux pour les femmes. 

L’évolution des temps face au patriarcat

De nos jours, le contexte patriarcal indien veut que la naissance d’un garçon soit favorisée. Pour quelles raisons ? Tout cela est dû, en premier lieu, à des aspects économiques. Avoir une fille, c’est avoir une dot à fournir lors de son mariage. Si la somme d’argent est considérée comme trop peu élevée par la belle-famille, les jeunes mariées prennent alors le risque de se retrouver malmenées. Selon Ritimo.org, 5200 femmes auraient ainsi été brûlées par leur mari dans le contexte de mariages houleux sur la période de 1975 à 1978. Dans un second temps, avoir un garçon, c’est garder le patrimoine par l’héritage qui se fait de père en fils. Enfin, c’est aussi pouvoir préserver le nom familial pour les générations futures. 

Bien que la pratique de la dot soit interdite par la loi depuis 1961, cela n’empêche guère les familles des contrées les plus reculées de l’appliquer. Cet agissement conduit à un fort taux d’infanticides. Etant donné que la famille n’a pas les moyens de payer cette dot, celle-ci préfère mal-nourrir, voire maltraiter l’enfant, afin qu’elle perde la vie d’elle-même. Si cela ne fonctionne pas, la mère peut aussi décider de donner la mort à sa fille tout juste née. 

Cet ensemble d’éléments fait qu’il y a actuellement un déséquilibre du sex-ratio. L’écart est tel que de nombreux hommes se retrouvent sans épouse. Passé un certain âge, si un homme ou une femme n’est pas marié, cela devient très compliqué par la suite de fonder une famille.  Dans certains villages, même les jeunes hommes ne parviennent pas à trouver de femme. Pourquoi ? Car elles sont toutes déjà mariées. Effectivement, près de 52% des jeunes filles sont mariées avant leurs 18 ans. Ces unions sont arrangées entre les familles dès leur enfance. 

Une militante participe à une manifestation à Delhi, 2020

Les femmes ou le ventre du monde

Si l’Inde ne revoit pas sa conception de la femme, il deviendra alors de plus en plus compliqué pour les hommes de se marier, même par amour. L’une des principales raisons qui n’a pas encore été abordée est l’avortement sexo-sélectif. L’IVG ou interruption volontaire de grossesse y est légalisée depuis 1971. Plus récemment, la Cour suprême indienne a précisé que la loi « reconnaît à toutes les femmes enceintes le droit à une intervention médicale pour mettre fin à leur grossesse ». Ceci est un grand pas pour la femme indienne et notamment celle célibataire qui ne bénéficiait pas de ce droit. 

Néanmoins, la pauvreté reste un obstacle à l’avortement sûr et légal. Cette barrière oblige alors des milliers de femmes à recourir à une automédication dangereuse et douloureuse ou encore à demander l’aide d’un médecin non-reconnu par l’Etat. D’après une analyse réalisée par l’Ipas, en 2017, environ 6,4 millions d’IVG sont effectués chaque année, dont près de la moitié sont considérés comme dangereux. Seuls 22% sont pratiqués dans des établissements de santé. Cependant, les données sont à considérer avec précaution puisque l’Inde reste relativement tacite et discrète à ce propos. 

Un choix pour la vie

Depuis trois décennies, les familles les plus pauvres, mais aussi celles des classes intermédiaires, décident de pratiquer l’avortement si l’embryon s’avère être femelle. Il est alors possible de parler d’un « marché de l’avortement ». Malgré le fait que l’avortement sexo-sélectif soit interdit par la loi depuis 1994 et puni de trois ans de prison, cela n’empêche pas les médecins les plus scrupuleux de pratiquer cet acte médical. En 2011, d’après Annick Jourdaine, rédactrice auprès de Lepetitjournal, près de 12 millions de fœtus féminins auraient été avortés. 

La question du délai d’avortement est également à aborder. Longtemps fixé à sept semaines, ce chiffre a grandement évolué. Depuis 2021, le nombre de semaines a évolué, passant de vingt à vingt-quatre, soit cinq mois et demi. Cette durée peut être moralement critiquable. En sachant qu’à partir de six mois de grossesse, un bébé dit « grand prématuré », peut voir le jour, ne faudrait-il pas revoir la diffusion de l’information concernant l’IVG, plutôt que d’allonger le délai ? 

De nombreuses associations pro-vie marquent, par conséquent, une opposition face à ce délais, mais plus largement aussi à l’IVG. Elles se mêlent alors à un paradoxe. Certes, elles permettent de faire reconsidérer le choix des jeunes filles qui hésiteraient encore à mettre un terme à leur grossesse en raison du sexe de leur bébé et donc de réduire l’avortement des fœtus féminins. Cependant, elles demeurent, de même que certains Etats aux Etats-Unis aujourd’hui, en faveur de la vie, et par conséquent contre l’IVG. Ainsi, cet acte représente, à leurs yeux, un meurtre.

Le gouvernement indien essaie de lutter contre la sélection des foetus qui se développent. En 2008, une campagne de sensibilisation a été mise en place. « N’avortez plus vos filles ». Ce slogan se trouvait en préambule de la campagne baptisée « Beti Bachao Beti Padhao » soit « Sauvons les filles, éduquons les filles ». Quel public est visé ? Est-ce les filles qu’il faut éduquer ? Ou ne serait-ce pas plutôt l’ensemble de la population ? En tout cas, cette campagne n’a pas eu l’effet escompté. Pour une moyenne de 1000 garçons, il y a environ 929 filles. Les régions du Nord sont les plus touchées, notamment le Penjab. En revanche, la région de Tamil Nabu semble, elle, être bonne élève. 

Tout n’est pas fini

Entre 1990 et 2005, le nombre de « femmes manquantes » est passé de 100 millions à 163  millions en raison de la sélection embryonnaire, des infanticides et de la maltraitance. Face à ces complications, de nombreuses femmes font alors le choix de la stérilisation définitive. 37,9% des femmes sont stérilisées (contre 0.3% des hommes). La prise de la pilule contraceptive n’est que très peu répandue avec seulement 5,1% de prises contre 36,5% en France. 

Même si aujourd’hui l’Inde reste toujours très enclavée dans ses traditions, des évolutions sont notamment perceptibles du côté de la politique. En effet, pour la première fois en 2007 et plus récemment en juillet 2022, ce n’est pas un président mais une présidente qui est au pouvoir. Peut-être est-ce là le symbole d’une émancipation féminine à venir. 

Mis à jour le 12 décembre 2022.

Sources : 

JOURDAINE, Annick, « L’avortement en Inde en 2022 », Le Petit Journal, [disponible en ligne : L’avortement en Inde en 2022 | lepetitjournal.com], Publié le 30/06/2022, Consulté le 24/11/2022

COTTEREAU, Adèle, « Une première marche pour la vie en Inde », [disponible en ligne : Une première marche pour la vie en Inde ! – Droit de Naître (droitdenaitre.org)], Publié le 01/09/2022, Consulté le 26/11/2022

MAHT, Cid, « Inde : Des conflits inter-religieux aux violences faites aux femmes, un pays sur le long chemin de la lutte contre les discriminations », Ritimo, [disponible en ligne : La place des femmes en Inde – ritimo], Publié le 16/01/2017, Consulté le 26/11/2022

GREFFIE, Laetitia, « Le droit à l’avortement est étendu en Inde, incluant désormais les célibataires », Ouest France, [disponible en ligne : Le droit à l’avortement est étendu en Inde, incluant désormais les célibataires (ouest-france.fr)], Publié le 29/09/2022, Consulté le 23/11/2022

VELLA, Stéphanie, « Éthique et pratiques reproductives: les techniques de sélection sexuelle en Inde », Cairn, [disponible en ligne : Éthique et pratiques reproductives: les techniques de sélection sexuelle en Inde | Cairn.info], Publié en, 2003/4, N°28, p. 147 à 163, Consulté le 26/11/2022

MANIER, Bénédicte, Quand les femmes auront disparu, La Découverte, Paris, [disponible en ligne : Quand les femmes auront disparu: L’élimination des filles en Inde et en Asie – Bénédicte Manier – Google Livres], Publié en 2006, p. 3 à 5, Consulté le 26/11/2022

KALPANA, Sharma, « INDE. Cesser d’éliminer les filles et de culpabiliser les femmes », Courrier international, [disponible en ligne : INDE. Cesser d’éliminer les filles et de culpabiliser les femmes (courrierinternational.com)], Publié le 02/07/2008, Consulté le 26/11/2022

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