Créer de l’incroyable à partir du vrai

Floriane Jacquin | Deux émissions de téléréalité sont brutalement interrompues après la disparition d’une enfant, c’est le postulat de départ de Incroyable mais vrai, pièce de théâtre interprétée par Alix Kuentz, Manika Auxire et Louise Guillaume, et mise en scène et co-écrite par Romain Nicolas et Johanne Débat.

Photo de Floriane Jacquin

Quand on lit « Incroyable mais vrai », on pense à un programme comme Tellement vrai. On pense aussi à une certaine suspension de l’incrédulité. En bref, on pense à la transformation du réel, voire à sa manipulation. Pour mettre en scène cette idée, deux concepts de téléréalité qui tirent vers l’absurde tout en restant vraisemblables : une compétition télévisée de hobby horsing pour enfant : « C’est mon dada », et une émission d’enfermement de détenus soumis à différentes épreuves : « Purgatoire ». Dans une chronologie déstructurée, ces deux émissions que tout semble opposer vont être le théâtre de l’enquête sur la disparition d’une petite candidate de « C’est mon dada ». 

Le public s’éteint progressivement pour laisser place à un extrait d’émission où des chroniqueurs jugent les performances d’une candidate de la Star Academy – qui se révèle être une des comédiennes de la pièce – et la prennent à partie. On voit bien comment ces derniers modèlent la personnalité de la candidate sur ce qu’ils ont pu voir d’elle à l’écran. La vidéo permet d’introduire la téléréalité au théâtre. La mise en scène se déploie ensuite dans une salle d’interview figurée par un fond vert qui rappelle le montage vidéo et ainsi la construction d’émissions par incrustation d’images. A l’origine, la scénographie représente un gymnase à l’aide de scotchs collés au sol et suspendus, de plots et de chaises. Cependant, la lumière revêt une importance capitale en ce qu’elle permet de créer différents espaces, notamment une réserve, une salle de réunion, un plateau télé… Les jeux d’ombre permettent de créer des sortes de niche avec lesquelles les comédiens jouent. Ce qui se donne à voir est donc riche d’inventivité malgré une scénographie assez dépouillée. 

Que pouvons nous croire ?

Les trois comédiens se partagent une dizaine de rôles. Pour autant, l’habileté du jeu et l’adresse consacrées au changement des costumes permettent de créer des psychologies radicalement différentes d’un personnage à l’autre et ce, tout en transition. En effet, on se doit de saluer la capacité des comédiens à donner une coloration différente à chaque personnage interprété sans que cela ne freine jamais le rythme ou la cohérence de la pièce. Le spectateur est parfaitement accompagné pour comprendre les arrivées et les retours des personnages sur scène, la musique joue notamment un rôle crucial. Souvent faites à vue, les transformations des comédiens permettent d’assumer ces changements de rôle et nous renvoie à la téléréalité, à la fois de par l’idée de voyeurisme que cela implique mais aussi par celle d’endossement de personnalités et de rôles à la demande. On se déguise, on joue des rôles, on va au-delà des limites du réel pour créer de la fiction. 

La pièce est chorégraphiée et millimétrée, le rythme dense encourage le spectateur à se faire entraîner. La rapidité de l’enchaînement des scènes rappelle parfois les cadences de travail imposé aux employés des boîtes de production qui, surmenés, renoncent parfois à une partie de leur intégrité, voire de leur humanité. Par exemple, la pièce se clôt sur la mort d’une des protagonistes dans l’indifférence totale. Le système rend nécessaire l’instrumentalisation, celle des candidats mais aussi des employés, il se révèle être une gigantesque entreprise de fiction. La fabrique du buzz exténue, elle vide l’humain de son énergie, de ce qui fait de lui un humain. Inspirée de vécus personnels, la pièce prend une résonance particulière. 

Toutefois, la chronologie de la journée qui se déroule sous nos yeux est déstructurée, la pièce manipule le temps et encourage le spectateur à se laisser aller afin de remettre de l’ordre dans les éléments a posteriori. Incroyable mais vrai joue avec le rôle qu’il alloue au public, après avoir endossé le rôle du téléspectateur ou encore du voyeuriste, le spectateur se fait enquêteur, il explore les différentes strates temporelles mais aussi les coulisses d’une émission pour tenter de comprendre ce qu’il s’est passé sans parfois y parvenir. La dramaturgie se plaît à brouiller les indices à l’aide d’un humour absurde, on sourit par exemple à la vue d’une chorégraphie endiablée qui se termine sur fond de messages à caractère contestataires, mais aussi d’un humour parfois dérangeant qui met en question notre rapport à la manipulation du réel.

A la sortie de la pièce, on se demande si ces événements ont réellement eu lieu. En fin de compte, Incroyable mais vrai, réussit son pari et introduit le doute chez le spectateur, elle l’incite à croire et dans le même temps à douter de la nature de ce qu’il voit. On réfléchit aux mécanismes à l’œuvre, on découvre la machine et ses failles pour repenser la production de ce type de divertissement télévisé. 


Incroyable mais vrai du 22 février au 26 février 2023 au théâtre de la Reine Blanche

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