Le féminisme au Japon : Les violences conjugales et intrafamiliales avec le manga Transparente de Jun Ogino

Meylicia Caprice | Transparente ou l’histoire d’une enfant qui sauve sa famille au détriment d’elle-même. Tandis que le mouvement #MeToo ne cesse de s’accroître et permet à de nombreuses victimes de prendre la parole, il y a des pays où les violences sexistes et sexuelles sont mises sous le tapis. C’est le cas du pays du Soleil levant. Classé à la seizième place parmi les États où les femmes sont le plus victimes de violences physiques et sexuelles, le Japon est un pays qui fait rêver petits et grands par sa pop-culture et ses traditions ayant voyagé durant des siècles. Dans ce pays, tout comme dans le reste de l’Asie, le féminisme ne parvient pas à se faire entendre et ne trouve que peu de crédibilité auprès de la population locale. Cependant, il existe des personnes qui, malgré le rejet de la société japonaise, parviennent à évoquer cette thématique cruciale de nos sociétés modernes. C’est le cas du mangaka Jun Ogino, créateur de Transparente, une œuvre de quatre tomes sur les violences familiales et intrafamiliales. 

Transparente, l’histoire d’une enfant qui sauve sa famille au détriment d’elle-même

Depuis de nombreuses décennies, la pop-culture japonaise s’est invitée dans notre quotidien, spécifiquement le manga. Du fameux Club Dorothée aux salons dédiés à la culture nippone tels que Japan Expo, le manga a su s’exporter autant en France que dans d’autres pays outre-Atlantique. Ce petit archipel de l’océan Pacifique a réussi à imposer sa vision, mais aussi ses clichés et stéréotypes, à travers le monde. Culottes apparentes, poitrines à la taille démesurée et femmes aux allures enfantines et hypersexualisées, le manga met en exergue une image irréaliste et sexiste de la femme à laquelle le lecteur s’habitue jusqu’à la trouver totalement banale. Cette image est véhiculée autant dans le hentai (manga à caractère pornographique) que dans les mangas destinés au jeune public. Masashi Kishimoto, auteur de la célèbre saga Naruto, avait avoué dans l’une de ses interviews ne pas savoir comment développer un personnage féminin les laissant au second plan de ses récits. Cependant, il existe des mangas qui dérogent aux automatismes et stéréotypes sexistes ; c’est le cas de Jun Ogino avec Transparente

Publié entre septembre 2017 et mars 2018, Transparente se présente comme un manga novateur mettant en avant diverses thématiques féministes telles que les violences conjugales et la sororité. Cette œuvre, composée de quatre tomes, raconte l’histoire d’Aya Kinomiya, une fillette de 9 ans, grandissant dans un environnement familial instable et violent. Entre les disputes enragées et incessantes de ses parents et un frère qui ne prend jamais part à la vie de famille, elle ne parvient pas à trouver sa place et se retrouve très rapidement victime des colères incontrôlables de son père. Ce mal-être et cette anxiété grandissante pousse la jeune fille à vouloir disparaître ; chose qu’elle réussit à faire grâce à l’arrivée soudaine d’un pouvoir : celui de se rendre transparente. Ce don lui permet de fuir son quotidien et les violences qui l’accompagnent, en vain. C’est à l’âge de 10 ans en rentrant de l’école qu’elle découvre le pot-aux-roses, le calvaire que vit sa mère depuis tant d’années : celle-ci est victime de violences conjugales. Avec cette découverte, l’auteur nous met, Aya et nous lecteurs, face à deux choix : agir ou oublier. Durant les cinq prochaines années, la protagoniste choisit d’oublier jusqu’à avoir l’âge de quitter le domicile familial. En choisissant le chemin de l’inaction, l’auteur expose une réaction presque systématique chez les proches de victimes de violences conjugales. En psychologie, le déni se définit comme une stratégie de défense, « un refus de reconnaître une réalité traumatisante » (Le Robert). Toutefois, le déni n’est pas éternel. Celui-ci s’efface brutalement lorsque la mère d’Aya menace de se suicider, ne pouvant plus supporter les violences subies depuis de trop nombreuses années. Cet acte désespéré pousse l’adolescent à user de son pouvoir, inactif depuis cinq ans, pour délivrer sa mère de son bourreau et poignarde son père en plein jour. 

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(© OGINO, Jun, Transparente, chapitre 1 : Le père, 2017)

 Les violences conjugales au Japon, un fléau qui s’aggrave au fil du temps

Contrairement à la France, la thématique des violences sexistes et sexuelles n’est pas présente dans le débat public. Elle reste un sujet tabou dont les Japonais ne veulent ou n’osent pas parler. D’ailleurs, de nombreuses victimes ont tendance à banaliser ces violences et ne les voient que comme des aléas de la vie de couple. Ces violences sont considérées comme appartenant au domaine privé et par conséquent, ne sont pas connues des proches dans la majorité des cas. Selon le rapport d’enquête de 2017, année de publication de Transparente, sur les violences faites aux femmes du Bureau du Cabinet, presque 50% des victimes n’ont parlé des violences subies à personne et seules 2% d’entre elles les ont signalées à la police. Des chiffres alarmants venant d’un pays comme le Japon, qui est connu et salué pour son équilibre entre tradition et modernité. Déjà en 2012, 59% des femmes japonaises étaient victimes de violences physiques et ces chiffres ne semblent pas s’améliorer. En effet, le féminisme et tous les sujets qu’il comprend sont tabous. Selon de nombreuses militantes féministes japonaises, c’est un thème qui provoque un grand malaise lors de son évocation car il remet en question la supposée perfection que constitue la société nippone. Ainsi, de nombreuses militantes s’obligent à cacher leur conviction.

Le dialogue semble rompu voire inexistant entre les féministes et le peuple. Mais Jun Ogino, à travers l’histoire familiale d’Aya, ose aller à contre-courant. Avec son œuvre, il fait une critique de la société japonaise inactive face au fléau des violences conjugales ainsi qu’à la détresse des femmes. Dans Transparente, le désespoir de la mère de la protagoniste pousse sa fille, une adolescente, à commettre l’irréparable en tuant son propre père. Selon les associations féministes telles que SOS Violences, les violences conjugales ont un impact considérable chez l’enfant. Considéré comme une victime collatérale, l’enfant est confronté à une anxiété qui lui fait à la fois craindre pour sa vie mais également pour celle de ses proches et de la victime. 

Dans le manga de Jun Ogino, l’histoire ne se clôt pas à la mort du bourreau et s’intéresse à la nouvelle vie de la protagoniste. Une vie pleine de culpabilité. Une culpabilité qu’elle partage avec deux amies, Kana et Shiori, qui tentent de lui redonner goût à la vie. Dans cette suite de récit mêlant culpabilité et sororité, l’auteur nous dépeint une vie alternative pour Aya, la vie qu’elle aurait pu avoir si elle n’avait pas tué son père. Malgré les beaux souvenirs qu’elle se crée avec ses deux amies, notre protagoniste aux pouvoirs surnaturels ne fuit ni son destin ni la justice et décide d’abandonner cette vie utopique dont elle a profité pour retourner à la réalité où elle avoue et assume la mort de son père.

« Seule une partie des violences conjugales sont reportées à la police », nippon.com, (2018), [https://www.nippon.com/fr/features/h00269/]

« Les enfants : témoins et victimes de la violence conjugale », SOS violence conjugale, [https://sosviolenceconjugale.ca/fr/outils/sos-infos/les-enfants-temoins-et-victimes-de-la-violence-conjugale]

« Classement des Etats du monde par femmes victimes de violences physiques et/ou sexuelles (%) », atlasocio.com, (2018), [https://atlasocio.com/classements/societe/femme/classement-etats-par-femmes-victimes-de-violences-monde.php]

« Féminisme et égalité des sexes à travers le monde », Ipsos, (2017), [https://www.ipsos.com/sites/default/files/files-fr-fr/doc_associe/global_advisor_-_feminism_et_egalite_des_sexes_fr.pdf]

« Définition de déni », Le Robert, [https://dictionnaire.lerobert.com/definition/deni]

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