Lili CAMOS│Ces dernières années, les films consacrés à l’immigration se sont multipliés. Parmi ceux-ci, on retrouve L’histoire de Souleymane, réalisé par Boris Lojkine et lauréat de nombreuses distinctions à Cannes en mai 2023, puis aux César en février 2024. La sortie en salles de ce dernier a été particulièrement médiatisée en raison de son réalisme et de son caractère dénonciateur, mais aussi parce qu’Abou Sangaré, l’acteur de Souleymane, est lui-même un homme ayant immigré de Guinée. L’attention portée au film a rapidement été remplacée par l’indifférence générale quant au destin d’Abou Sangaré, figure de proue d’une partie de la population trop souvent ignorée.

Dans L’Histoire de Souleymane, on suit Souleymane, un jeune homme guinéen ayant immigré en France, durant les 48 heures qui précèdent son rendez-vous à l’OFPRA (L’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides), l’étape décisive pour obtenir l’asile. Le rythme effréné du film témoigne de l’instabilité et de la pression que subissent au quotidien les migrants, sans pour autant parvenir à obtenir leurs papiers.
Le rôle principal est incarné par Abou Sangaré. Il obtient en récompense le César du meilleur espoir masculin en 2024. Il est né à Sinko, en Guinée, et a quitté son pays pour trouver du travail afin d’aider sa mère, atteinte d’une maladie. Sangaré arrive en France à 16 ans. Il passe un baccalauréat technologique en Maintenance des véhicules de transport routier puis obtient un brevet de technicien supérieur qui lui permet de travailler ensuite comme mécanicien. Pourtant, ses trois premières demandes d’asile sont refusées et il est visé par une OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français). C’est en 2023 que Boris Lojkine le sélectionne pour jouer le rôle de Souleymane, rôle pour lequel il est acclamé par le public comme par la presse. Peu après la cérémonie des César, il reçoit un titre de séjour d’un an qui lui est accordé pour lui permettre de travailler.
Pourtant, quelques mois plus tard, on apprend que l’acteur est obligé de travailler dans une société de location d’outillage à Paris parce qu’il lui est impossible de continuer sa carrière cinématographique sans titre de séjour de longue durée. Il prend ensuite la parole sur Instagram, dans un post depuis supprimé, à la suite de la cérémonie des César 2025 Il remet en cause l’industrie du cinéma en France, qui érige des “figures symboliques utilisées comme caution progressiste” sans pour autant leur donner ensuite les privilèges qui accompagnent d’habitude l’obtention d’une récompense aussi prestigieuse qu’un César. Malgré cela, Abou Sangaré continue de se battre pour sa nationalité française, sans laquelle il lui est presque impossible d’exercer sa profession.
En parallèle, le 10 décembre, soit deux mois après la sortie du film, une centaine de migrants mineurs ont investi et occupé pendant plus de trois mois le centre culturel La Gaîté lyrique dans l’espoir de faire reconnaître leur statut de “mineurs” à l’État et d’obtenir un hébergement. Le statut de mineur entraîne une interdiction d’expulsion du territoire et des droits tels que l’hébergement, la scolarisation, l’accès aux soins, etc… La mairie de Paris a finalement décidé de faire venir les forces de l’ordre pour expulser ces jeunes du centre, dont la majorité s’est à nouveau retrouvée dans la rue, sans aucune solution en vue.
Les migrants ne devraient pas avoir à être placés sous les feux des projecteurs du cinéma pour être entendus mais même lorsqu’ils le sont, on se lamente pour eux sans pour autant trouver de solutions. Le cinéma est l’une des industries les plus fructueuses et influentes au monde, mais lorsqu’on le mobilise au service d’une minorité qui peine déjà à se faire entendre, on feint de s’y intéresser avant de tourner la page, comme s’il s’agissait uniquement d’une fiction.
Sources :
Après « L’histoire de Souleymane », Abou Sangaré retrouve le cinéma – Pascale Vergereau, Ouest-France
L’acteur Abou Sangare, des Césars aux chantiers, et vice-versa, Laurent Carpentier, Le Monde
A Paris, des jeunes migrants évacués des quais après avoir été expulsés de la Gaîté-Lyrique, Le Monde avec AFP
Après cinq mois d’occupation et de fermeture, quel avenir pour la Gaîté lyrique ?, Inès Zarrouk, Télérama
