Atelier créatif étudiant/Vos textes

Frumentur (nouvelle)

Guillaume Collet, le 27/04/12

Au sud, presque à la frontière, dans une de ces régions où deux langues par trop de proximité enfantent un patois particulier – subtil mélange compris de tous et différent d’un village l’autre – se situe un port. Tuyaux et vannes de métal rouillant calmement au soleil, il a poussé au bout d’une plage, arc de cercle beige collé au bleu de la mer. Il recueille les cargaisons immenses de grands navires: du pétrole et des grains, des céréales et du gazole. La silhouette des cuves et des silos se mélangent dans l’horizon.

Ici les fiertés sont régionales et on considère la capitale de loin. La nature pousse en désordre et on aime la grâce des terrains vagues. Avec le temps ont fleuri à partir de ce noyau, de longs quartiers résidentiels servant à loger les ouvriers d’une cimenterie. La nature sèche, au vert si particulier à la fois acide et effacé, est devenue la voisine obligée du bitume noir, des rocades démonstratives, des voies cyclables exemplaires, des ronds points artistiques, fleurons du bon goût local. Malgré la modernité des matériaux, il suffit d’une saison pour que la couleur criarde du mobilier urbain deviennent terne. Sans s’effacer la couleur se transforme, s’uniformise avec le ton des paysages. A cause du vent chargé de sable, d’embruns salés; mais surtout dès avril par le soleil assommant tout, elle ne cesse de décliner. De sa lourdeur en ces terres, l’astre rend les arbustes petits et trapus, le tronc des arbres noueux et la peau des habitants sombre.

Ces couleurs font écho à l’état mental des habitants qui en dehors de quelques sursauts restent sur une légère pente toute l’année. Calme béatitude simple menant sans encombre vers la folie douce qu’on nomme vieillesse, dernier rebond avant le cimetière des hauteurs, encore entouré d’arbres aux cigales tapageuses. Ici les crises existentielles, mauvaises herbes de la pensée ne semblent prendre pieds, et l’on remarque à peine quelques comportements excentriques, un ou deux adultères, aucun suicide.

Pour les estivants il a fallut rajouter aux quartiers résidentiels des lotissements, plus petits et plus uniformes. Ces ensembles portent des noms exotiques, preuve d’une certaine poésie chez les promoteurs immobiliers : Les flots bleus, les deux tropiques, Les ilots, l’oursin et la seiche; bref tout ce qu’un citadin peut rechercher pour ses congés d’été. Quand les blocs de trottoirs et de lampadaires standards ont atteint la plage, on a construit de grands immeubles, de quinze à vingt étages qui ajoutent au front de mer naturellement bas, une falaise artificielle. Au pied de ses immeubles se sont ouverts des bars où l’on sert des cocktails tandis qu’une foule de sosies, bruyamment et sans retenue, se font concurrence. Toutes ces devantures aux néons extrêmes donne un aspect de petit Las Vegas, alors si en plus les palmiers se remuent un peu, et qu’une voiture de sport passe, l’illusion fonctionne presque.

Des soirées, on retient le front de mer parcouru  par de nombreux couples de tous âges, des enfants, des jeunes en groupe, et au dessus dans le cadre des fenêtres des silhouettes penchées regardant tout, épiant chaque geste. Ils tendent l’oreille à chaque parole, se saluent, s’interpellent; et entre trois étages commencent une conversation intime dont toute la rue profite.. On prend ainsi nouvelle des maladies de chacun, du quotidien sans cesse commenté, encore plus s’il reste immobile.

La population de cette ville vieillissant selon l’usage courant du temps, la municipalité a décidé d’accueillir un grand hôpital en bordure de la ville.

Des fenêtres propres, dans cette odeur de « neuf » que chaque objet, chaque texture exhale, je regarde la limite entre la plage civilisée, urbanisée par des postes de secours, plus proches du mirador que d’un abri, et la plage sauvage, long aplat clair qui sépare l’étendue bleue d’une bande de végétation verte et brune, le marécage.

Stagiaire venue du nord je savoure la chaleur. Il n’a pas plu depuis plusieurs semaines, de nombreuses fenêtres sont ouvertes, et nos pensionnaires lors de leurs promenades ont remis les chapeaux; pourtant ils promènent tous une tête cabossée, rayée de rides dont la couleur sombre laisse difficilement penser quelques malaises au soleil; de rares touffes de cheveux se balancent au vent léger.

J’occupe une permanence, au même titre qu’un médecin généraliste. Cela dure toute la matinée et depuis un mois je n’ai eu qu’une vingtaine de patients, ce qui est peu. Je n’ai pas pris en compte dans mon inexpérience le fait que l’hôpital est excentré et que la majorité des patients n’ont plus qu’une faible mobilité. Je me retourne et m’assoie à mon bureau, jetant un œil sur les livres amenés avec moi. Ce sont ce qu’on appelle de grands classiques, connus de tout le monde médical, des ouvrages de référence parmi les plus belles feuilles de l’arbre des connaissances. Je ne les ai pas encore ouverts et leur présence souligne mon statut d’élève, d’étudiant. Un rayon de soleil tombe sur ma nuque, j’étends les jambes et pense à enlever mon pull plus tôt que prévu. Je profite, indolent et un peu honteux, du calme que me donne ce poste.

Par ennui et pour me dégourdir les jambes, je jette un coup d’œil dans la salle d’attente, si des fois une personne n’attendait, sans comprendre que ma porte laissée entre-ouverte est une invitation à entrer.

Un homme est là.

Courbé, assis au milieu d’une rangée de cinq chaises. Disproportionné, ses jambes s’allongent jusqu’au milieu de la pièce, rendant ridicules les deux tabourets à côté de la table basse.

Je l’observe.

Vêtements noirs et fonctionnels, l’air calme.. Il pourrait, s’il n’avait une  cicatrice sur le visage liant l’oreille droite à la lèvres du même bord, jouer dans une réclame télévisée vantant les produits de terroirs. Je ne vois pas son regard mais il semble parcourir les revues posées sur la table basse, magazines aux titres tapageurs vantant une sexualité pop et sans tabou, un régime à base de beurre et au moins trois bonnes raisons de fêter le nouvel an déguisé en fruits et légumes.

Je le prie d’entrer, il se lève silencieux et me suit. Surpris par ses yeux extrêmement bleus et vifs animant un profil encore honnête, loin, très loin de certaines faces que je fréquente ici, je bégaie un peu.

-Bonjour…heu…je suis pas vraiment médecin.

-…

Il réagit, plante son regard dans le mien.

-Enfin presque…cela revient au même. Cela vaut une consultation… avec… n’importe quel généraliste.

-…

-Bien! Vous êtes du coin…de la région?

Il répond juste d’un signe de la tête.

Outre la cicatrice, assez vilaine et sûrement mal soignée, l’ensemble de son visage respire cette confiance donnée aux sages des histoires, à nos grands parents qui nous effrayaient un peu.

-Alors?

-…

-Pourquoi venez-vous?

Il ne répond pas. Je tourne légèrement sur mon siège.

-Pour un grain.

-Pardon?

Son corps s’avance, et l’on sent les ruines d’une force autrefois puissante.

-J’ai un problème avec un grain.

-Un grain…c’est à dire ?

-J’ai un grain coincé quelque part.

-Où?

Il soulève le bras et comme conscient de l’absurdité qu’il tente de m’expliquer, montre son crâne avec deux doigts, esquissant un sourire.

Je réfrène un rire et garde mon sérieux.

-Je vous préviens…si c’est une blague…

-Pas du tout!

Cette fois il a haussé le ton, et parait un peu énervé.

-C’est pas parce qu’une chose est ridicule qu’elle n’est pas vraie.

-Peut être….mais j’ai besoin d’explications.

-Je vous ai tout dit.

-Non, les circonstances.

-C’est important?

-Cela peut m’éclairer!

-Je suis allé en fin de semaine comme à mon habitude au village de La Palme boire un coup. J’étais assis à la petite buvette sur la place tout de suite à l’entrée du village…vous connaissez?

-oui.

La Palme est un petit village un peu plus loin dans la garrigue. Ancien fief de vignerons, les trois quarts des maisons possèdent au rez-de-chaussée une grande cave ouverte par de larges portes en demi cercle. Délaissés par les tonneaux de vin aujourd’hui exilés vers des coopératives modernes, ces grandes pièces sont devenues le paradis des souris et des chats. Les habitants ont l’habitude le soir d’ouvrir une porte ou deux et de s’asseoir sur de petites chaises en plastique blanc, puis ils discutent avec ceux qui ont la force de flâner dans les rues.

Il continue, posant son avant-bras sur le bureau. Je remarque un tatouage.

-Je suis assis, tranquille, quand un camion passe devant nous. Un gros camion, ça ne devrait pas passer dans les petites rues, mais que voulez vous, il le fait quand même.

J’ai du mal à soutenir son regard, il semble à jeun, mentalement stable, je continue à écouter.

-Bien sûr, ce « cabourd » il faut qu’il recule, avance, bref, manœuvre comme un diable. Là… il recule de trop! La roue monte sur un bloc…tout le camion balance…tombera…tombera pas…il joue au suspens avec nous l’imbécile…et on rit…car on avait déjà bien…beaucoup bu. Moi je dis qu’il tombera pas…un autre dit que oui… une nouvelle tournée est mise en jeu sur la question, quel cirque. On est con parfois! Même le patron y rigolait…il a pas ri longtemps…croyez moi! Car tout se renverse. Tout ce qu’il transportait nous tombe dessus! Quelle affaire… voilà la buvette envahie de grains de je ne sais quoi. J’en avais plein la bouche, j’étais juste en face. Ca m’a renversé dis donc, sur le dos..les quatre fers en l’air.

Il a ponctué tout son récit de jurons locaux que j’ignore.

-Vous vous êtes fait mal?

-Non…non, j’étais étourdi, un peu…c’est tout.

-Et?

-Et il y en a un qui s’est logé dans ma caboche.

Je le regarde avec de grands yeux, il semble fier de son effet.

Je ne sais pourquoi, mais je commence à transpirer.

Il continue.

-Il y a un de ces foutus grains qui est rentré par la narine dans ma tête.

-Vous êtes sûr?

-Tout à fait…pas pour la narine mais qu’il y est, ça j’en suis sûr !

-Comment?

Il ferme un peu les yeux.

-Je le sens… j’en avais plein la bouche, le nez… presque enseveli! J’ai mis dix minutes à me sortir de tous ces grains.

-Vous pensez que vous avez un grain coincé dans le nez?

Je me lève et me dirige vers lui.

-Non! non!

Il me repousse de ses longs bras.

– Pas dans le nez mais bien au fond là haut. Il appuie de nouveau deux doigts fins sur son front.

 

Après une demi heure de conversation, il ne veut toujours pas admettre que la possibilité qu’un grain se soit installé dans son crâne est quasi impossible. Quand je lui explique que les conduits nasaux sont étroits, il me répond que le grain était fin.

Je me résoud à l’ausculter.

-Vous avez mal à la tête?

-Non.

-Pas de migraine rien…?

-Non.

-Des étourdissements, des pertes de mémoires, des vertiges?

-Non.

-Il représente quoi le tatouage?

-Un pied de vigne.

-Vous êtes vigneron?

-Je l’ai été.

-Si vous ne souffrez d’aucune manière, quel est le problème? Il ne vous dérange pas ce grain.

-….j’ai peur.

Je m’avance surpris pas cet aveux soudain d’un homme qui a répondu à toutes mes suggestions comme s’il avait créé le corps humain.

-…oui?

-…J’ai peur…qu’il pousse.

 

A ce moment de l’histoire l’interne en face explose de rire, du yaourt lui sort même du nez. Avec cette anecdote je suis devenu très populaire dans l’hôpital. Je varie les effets, exagérant les traits de mon client, si bien que depuis la semaine dernière, je ne me souviens plus bien de son visage. Peu charismatique, je profite sans retenue de cette nouvelle popularité.

Hier j’ai même entamé une conversation avec une jolie jeune femme en stage aussi. Nous avons pris un café et je ne l’ai pas recroisé aujourd’hui.

Finalement j’ai fini par faire passer à mon singulier patient quelques examens et une radio. Je vais chercher les clichés aujourd’hui.

Au service de radiographie une autre jolie femme m’accueil, je me prépare à raconter mon histoire quand elle m’adresse la parole.

-Vous venez chercher les radios?

-…euh…oui.

-C’était quand?

-Quand?

-Quand avez vous fait les radios!

Sa beauté diminue.

-Il y une semaine.

Ah c’est vous alors?

-Quoi?

-Depuis votre passage la machine présente un disfonctionnement.

-Je ne sais pas…

-Les radios ont des anomalies.

-Ah?

-On voit des petites taches, on ne sait si c’est un problème d’impression ou plus complexe dans la projection.

-C’est peut être un cas de cancer collectif.

-…

Elle me lance un regard noir.

-Je peux voir les radios quand même?

-Bien sûr.

Elle se lève et tout son charme se révèle, il faudra essayer autre chose que l’humour, peut être la fascination, je deviens mystérieux.

Elle revient avec les radios.

Je constate que la tache correspond à la fin du noyau nasal de mon patient.

-Mon dieu!

-Quoi?

-Je ne peux pas vous le dire.

Elle détourne la tête, commence à classer des dossiers.

Je vois sur le mur d’autres radios, qui comportent en haut, un peu sur la gauche la même tache. Sur les miennes cette anomalie correspond à l’endroit indiqué par le vieillard. Ca pourrait être une tumeur aussi, mais tant que la machine n’est pas réparée je ne peux me prononcer avec certitude.

Je retourne à mon  bureau l’attendre. Il arrive en toute fin de matinée, trois minutes avant ma pause. Tee-shirt blanc taché il sent fortement l’alcool mais parle calmement.

-Alors vous l’avez vu?

-Quoi?

-Mon c…!

-Restez poli!

-Pardon…pardon…mon grain pardi!

-…

-Vous l’avez trouvé dans ma tête.

-Non.

-Vous avez vu les radios?

-Oui.

-Et rien?

-Non.

-Je peux les voir?

-Non.

Il semble perturbé.

-C’est qu’il va y avoir un orage en fin de semaine et pas un petit.

-Et alors?

-Alors et bien moi dans ma cabane, je vais me recevoir de l’eau..il y des trous.

-Oui c’est peut être désagréable…mais je ne vois pas le rapport.

-Il va pousser…j’en  suis sûr cette saloperie va pousser dans mon crâne, faire plein de racines et tout…

J’explose de rire, le prie de sortir. Il est vexé, s’en vas, non sans prononcer quelques jurons à l’encontre des médecins.

 

Nous sommes samedi, et selon lui l’orage aura lieu entre aujourd’hui et demain. Ne sachant comment occuper mon temps, je vais à la bibliothèque. Aucune légende locale, ni même régionale ne fait allusion à des grains pouvant germer dans le crâne, ou à des hommes-arbre. Je me renseigne auprès des bibliothécaires sur l’incident de la Palme. On me confirme les faits, et me donne le nom de l’exploitant des grains. Sur internet, outre son site officiel, je découvre que cette société est surtout dans la ligne de mire de groupes écologistes luttant contre les OGM. Dernière trouvaille annoncée fièrement sur le site, en première page : un grain ultra résistant, mis au point dans leurs laboratoires, capable de se développer dans n’importe quel environnement hostile.

Le crâne de mon patient peut-il être considéré comme un environnement hostile?

Quand j’en ai parlé à mon médecin référent, il a dit que cela relevait plus de la psychanalyse que de la médecine.

Traumatisme, délire, paranoïa… en trente secondes, ce qui est la moitié du temps qu’il ma accordé, j’ai entendu tous les clichés psychanalytiques qu’un néophyte puisse trouver.

En sortant de la bibliothèque, de sa fraicheur artificielle, je suis surpris par la lourdeur de l’air. Il passe dans le ciel de grands nuages, venus des terres surchauffées. Ils se dirigent de leur indolence immense vers la mer, qui devient alors grise et plate.

-Je te l’avais dit, ça va péter ce soir!

Je me retourne, mon attention retenue par un timbre de voix que je connais.

C’est l’homme au grain, à la terrasse d’un bar, agitant à une vingtaine de mètres ses grands bras, sa figure fendue. De nombreux verres, vides, décorent sa table, il parle fort.

-Eh Oh! Le toubib !

Je répond d’un signe de la main.

-Je vous l’avais dit pour l’orage n’est ce pas?

Il se tourne vers son camarade, me montre du doigt.

-Demande-lui, tu verras j’ai raison, pour les orages y ‘a pas plus fin que moi.

Ne sachant pas vraiment pourquoi, je m’approche.

-Vous avez encore parié?

-Evidement, mais il veut pas me croire.

Je m’approche.

-Vous aviez raison.

-Bien sûr que j’ai raison, tu entends !

Son ami fait un geste lent de la main qui peut tout aussi bien dire qu’il a compris ou qu’il ne l’écoute plus.

Coup de tonnerre.

Il rigole, finit d’une lampé son verre a moitié plein.

Le son est venu des collines, des hauteurs, son écho disparait au loin vers la mer. Un vent frais se propage. La pluie doit tomber quelque part. Un sac en plastique jusque là immobile se soulève et s’avance dans la rue.

Quelques éclairs passent, chacun retient son souffle, compte silencieusement en plissant les sourcils.

Un.

L’aboiement d’un chien nous surprend tous.

Deux.

Fracas de nouveau, plus grand et plus large que le précédent.

Le béton par petits endroits s’assombrit, de loin arrive un léger bruit, puis se sont les applaudissements soutenus d’une forte pluie. Nouveau tonnerre, on n’entend plus le chien.

Il pleut.

Toute une démonstration. Je regrette de ne pas être sur la plage. Le temps passe, des gens viennent s’abriter dans le bar, un jeune couple que l’événement fait rire commande des limonades. De notre table bien à l’abri nous regardons les goutes s’aplatir, des silhouettes rapides en dessous parfois.

Je reste là, sans raisons évidentes, sinon la pluie, la fin de mon stage, les deux bières…Je paie une ou deux tournées que je ne bois pas forcément. On me raconte des histoires, j’écoute et l’on me trouve sympathique. Une dame d’un certain âge, très bronzée, arrive, me fait immédiatement des avances poussives auxquelles je feins de ne rien comprendre.

L’endroit se vide, je suis seul avec mon patient qui, la tête dans les débris de cacahouètes, ronfle lourdement. Le barman fait signe qu’il ferme.

-Et lui?

Dis-je en désignant l’assoupi.

-Je sais pas.

-Vous connaissez son adresse ?

-Oh ! tout le monde le connait, il a aménagé une parcelle de marais à la sortie de la ville, tout près de l’hôpital.

Il m’indique le lieu.

-Ca valait rien à une époque, mais maintenant qu’ils vont peut être construire…

J’incline la tête.

-Bon, je vais chercher ma voiture, elle est sur la place,  cinq minutes au maximum et je le ramène, vous pouvez attendre?

-D’accord.

Dehors je savoure le souffle frais et l’odeur du béton humide qui se mêle à celle de la végétation.

Ivre sûrement, je pense à mes amis, souris bêtement, puis à une belle femme puisqu’il fait nuit et que l’aube sera belle probablement.

Trois essais pour mettre le contact, je ris et me félicite tout seul. Après deux calages et une distance parcourue de 3 mètres je me dis que tout cela n’est pas bien sérieux.

 

Quand je reviens au point de rendez-vous, le barman est dehors, habillé, fumant une cigarette le nez vers les étoiles. Il y a encore de gros nuages dans le ciel, la grille est fermée, les chaises et les tables rangées….je me suis peut-être perdu en route.

Mon patient est allongé par terre.

-Ca va?

-Oui…oui il tenait pas debout…alors je me suis dit qu’il tomberait pas plus bas.

-…Vous avez bien fait…Vous m’aidez à le mettre dans la voiture ?

Il me regarde, hésite, puis accepte.

-Il boit souvent comme ça?

-Non…c’est surtout depuis cette semaine, avec son histoire de grain, il boit plus que de l’alcool.

-Non?

-Mais si, remarquez, moi ça me déplait pas, ça me fait un bon client. Mais faut boire un peu d’eau quand même… Faut plus qu’un verre pour le faire pousser son grain ?

Ahuri, je réponds qu’en aucun cas un grain ne peut se développer dans le crâne d’un être humain, avec ou sans verre d’eau… même si ce grain est issu de laboratoires agricoles à la pointe de la technologie.

Le barman acquiesce, rassuré, bien qu’il ne semble pas comprendre la fin de ma phrase.

Puis, sans un mot, il m’aide. Le bonhomme est lourd, très lourd.

Sur le chemin qui mène dans le marais, je conduis doucement, très doucement. Une odeur d’alcool mêlée à celle de la transpiration a envahi toute la voiture. Par la fenêtre c’est toute la garrigue secouée par la pluie qui arrive.

Je trouve l’emplacement indiqué, gare ma voiture dans le noir. C’est une petite cabane de bric et de broc avec une porte qui ne ferme pas. Pour tout meubles, je découvre un lit aux couvertures bigarrées, un tabouret à trois pieds supportant deux polars écornés, une commode rustique et discrète. Au sol, sans support, une bougie anti-moustiques.

En le sortant de la voiture je le laisse tomber face contre terre. Je le relève avec difficulté, le traîne, parviens à l’allonger sur le matelas. Le sommier grince sous son poids. Sa figure est couverte de terre.

Remarquant dans un coin un seau d’eau claire, je décide de lui en passer un peu sur la figure. Après quelques fouilles, notamment celle de la commode encombrée, je trouve un morceau de tissu propre, l’humecte et commence à laver son visage.

Il ne se réveille pas, je ne suis pas d’humeur à le déranger.

 

Le lendemain,  mon portefeuille reste introuvable. Ce qui n’était qu’une idée au départ se mue en certitude… j’ai dû le perdre au cours de la soirée de la veille.

Rien au bar, personne n’en a vu la couleur. Quelques habitués tôt levés me demandent  si je viens payer d’autre tournées, je dis non.

Sur la petite route du marais je me demande dans quel état je vais retrouver mon « cas ».

Je crois reconnaître le petit terrain et la cabane, enfin, ce qu’il en reste. Un arbre pousse ses murs et l’éventre en plusieurs endroits. Je pense que je me suis trompé. L’arbre est robuste, âgé. La foudre l’a frappé, une large cicatrice entoure son tronc.

Et pourtant, les deux livres sur le sol, la couleur de la couverture, et la forme du sommier me rappellent l’étrange habitat de l’homme au grain. Je fais la route plusieurs fois et ne trouve aucune maison, aucun terrain pouvant correspondre. Je retourne au premier.

Cette fois mon portefeuille m’apparait immédiatement au sol. Les billets sont à l’intérieur, personne n’y a touché.

Je doute… m’approche de l’arbre. Puis chassant de singulières idées, constate que l’on a gravé le tronc. Un cœur difforme, ou un pied de vigne peut-être.

 

 

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