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Une nuit de l’autre côté de l’East River

Clément Thierry, le 09/02/13

Une nuit de l'autre côté de l'East River 01 Une nuit de l'autre côté de l'East River 02

Il était 22h12, un L Train pressé rugissait en s’engouffrant sous l’East River en direction de Brooklyn. Je vous raconterai peut-être un jour les bars de Staten Island, le Cargo Café et le Pier 76, les rades de Bay Street et les lumières de Manhattan qui projettent leur lointain halo sur les visages abrutis d’insularité… Mais pour l’heure, Brooklyn allait offrir une fois de plus son mélange de culture urbaine et de saveurs cosmopolites comme toile de fond à notre soirée.

Direction Brooklyn donc, direction Williamsburg. Williamsburg, jusque dans les années 1980, c’était des bâtiments de brique rouge aux hautes fenêtres, des entrepôts pharaoniques et des docks lançant leurs superstructures d’acier dans les eaux de l’East River. Immigrés d’Europe de l’Est, Juifs Hassidiques survivants des camps de la mort, puis Portoricains et Dominicains, travaillent dans les usines à gaz et les raffineries du quartier.

Lorsque survint la crise du secteur industriel, les usines en mal de business fermèrent, les entrepôts se vidèrent et les docks, eux, restèrent plantés sur les rives de l’East River. Puis avec les années 1990, arriva la gentrification. Williamsburg connut alors un renouveau – allons même jusqu’à dire une seconde jeunesse. Une seconde jeunesse dorée. Retapés les vieux entrepôts, ravalées les façades de briques, réhabilités les docks branlants. Les usines devinrent lofts, studios, ateliers d’artistes, et dans les valises des artistes qui affluèrent de Greenwich Village et du Lower East Side, chassés par l’explosion de l’immobilier, débarquèrent bars, cafés, pizzérias, galeries et boutiques. D’un quartier ouvrier, Williamsburg était devenu un avant-poste artsy underground, avant de devenir la capitale du cool grand public.

C’est donc là qu’on allait ce vendredi soir de janvier. « This is Bedford Avenue ! Watch the gap between the train and the platform ! » Exit le métro, retour à la surface. De la capitale du cool, le croisement de Bedford Avenue et de North 7th Street était l’épicentre. Le crossroad où chaque  soir, une frange de New-Yorkais vend son âme au Diable dans l’espoir d’accéder à la hype – le modèle imprimé navajo, vintage of course.

Notre âme, nous, on l’avait vendu depuis longtemps ; mieux encore, on l’avait échangé contre une poignée de PBR suintantes et une rafale de décibels électrisés. Ce vendredi en question, on avait rendez-vous à Muchmore’s, un café-club rock au coin de Havemeyer et de North 9th Street – un coin de Williamsburg éloigné de l’éclat de Bedford et plongé dans l’obscurité. Réverbères éteints, murs de brique, graphs tout neufs ; pas un chat. En poussant la porte, comme l’impression d’entrer chez un pote : vous traversez d’abord le salon – canapés de vieux cuir et bar de planches – avant de passer dans la chambre – vieux canapés de cuir et estrade-scène. Un tout convivial et chaleureux, posé sur les lattes antédiluviennes d’un parquet véritable.

C’est dans la chambre que jouent les groupes, sous les yeux d’une fresque inachevée qui serpente, noire, blanche, Schuiten, Peeters, le long des murs de la pièce. Muchmore’s mise sur l’intimité dans sa disposition et sur la diversité dans sa programmation. Les bands s’appellent Dead Stars, Supercute, Osekre & The Lucky Bastards, Daytona ou encore Paperhaus et déménagent, tabassent, envoûtent, insultent, tutoient ou foudroient le public. Quinze courts centimètres entre l’estrade et la foule ; les musiciens jouent littéralement au beau milieu d’un parterre de têtes ondoyantes et de bras ondulants.

Pointez-vous à 9 heures et laissez-vous éventrer les tympans par un trio de teenagers à cordes et à cris sous influence. Fuyiez dans le silence de la rue le temps d’une Bud, d’une Lucky ou d’une pneumonie pour retrouver ensuite la pop ciselée au cure-dent et tendrement électro d’un quintet élégamment rétro. Ek-lek-tik ! Tantôt surprenante pépite, tantôt pilule difficile à avaler, tantôt roulette russe sonore… mais live avant tout ! Vivant ! Et gratuit aussi. Alors on en abuse, again and again.

Minuit, douze coups. Turnip King clôt son set dans un ultime feulement de guitare, la batterie s’évanouit ; un sourd écho fait le tour de la pièce avant de s’enfuir par la porte entr’ouverte. Lumière ! La foule regagne la rue, la nuit est encore adolescente. Bedford Avenue et ses pizzérias, boutiques de sorbets bios et camions à tacos absorbent la marée chamarrée. C’est sur une Margarita aussi géante que givrée que s’achève le film : les pieds dans l’eau sombre de l’East River, on regarde un lointain générique de fin défiler sur le skyline fantomatique du Lower East Side…

http://onceuponatimeinamerique.wordpress.com/

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