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A mes balades nocturnes

Manon Crivellari, le 15/11/15

A mes balades nocturnes

manoncordeaclicher

Cette photo a été prise à Montpellier, où j’étais en résidence avec la cie Platform 88 il y a deux semaines, pour préparer le spectacle que nous aurions dû jouer ce soir et demain après-midi au festival Mimésis à l’IVT. On était excités. On s’épuisait à force de sauts à la corde, de jeux avec les yeux bandés et de construction de personnages à l’équilibre précaire. Est-ce que c’est possible de vivre ensemble, quand chacun de nous est une ville à lui tout seul et fonctionne selon sa propre logique circulatoire? On se demandait comment aborder ce thème, cette utopie du vivre ensemble, et on essayait d’y trouver des réponses en rêvant autour des « villes invisibles » d’Italo Calvino.

Je n’ai pas pu rentrer chez moi hier soir. J’ai erré un peu perdue sur mon vélo en voyant se fermer un à un les axes qui me permettaient de rejoindre ma rue, avant de comprendre qu’il fallait seulement que je m’éloigne le plus possible, à l’aveugle, d’un danger dont je ne percevais pas l’ampleur. Réfugiée chez une amie, je n’ai pas pu fermer l’oeil. J’ai ressenti une colère énorme : en une nuit, on m’avait volé mon plaisir, mon désir de jouer, mon travail, mais aussi mon quartier, mon appartement, ce quotidien que j’aime et dans lequel s’est fixé une partie de mon identité.

Maintenant, après ces 26 heures troubles, c’est différent.
Je pense à mes balades nocturnes. Lorsque, trop agitée, j’allais chercher en marchant un peu de sérénité dans l’air doux de la rue de Charonne, du boulevard Voltaire, de l’avenue Parmentier, ou de la rue St-Maur qui croise celle de la Fontaine au Roi. Pour finir, les soirs heureux, nichée au-dessus du parc de Belleville dans la rue Piat qui nous offre aux étoiles -à celles qui parviennent à percer le ciel pollué parisien.

Je suis encore choquée, effrayée. Je ne sais pas quand je vais rentrer chez moi, et surtout je n’ose pas encore imaginer réussir à passer chaque jour dans ces rues criblées de balles que j’ai tellement arpentées. Je me souviens des mois qu’il m’a fallu avant de réussir à prendre le bd Richard Lenoir sur mon fidèle vélo, sans avoir les yeux qui piquent et ce terrible pincement au coeur.

Et puis, au milieu de toute cette confusion émotionnelle, voilà que je tombe sur cette photo d’une autre vi(ll)e.

Il va me falloir du temps avant de retrouver ce merveilleux mélange d’excitation et de sérénité qui m’embrassait hier alors que je me préparais à vous offrir un peu de mon corps et de mon amour sur une scène de théâtre. Mais quel que soit le temps et l’énergie que ça me prendra, je ne renoncerai pas aux jeux, à la joie, aux amis, au partage, aux lieux communs qui nous accompagnent tous les jours dans nos aventures ordinaires. Je vais continuer à observer avec attention chaque coin de rue, pour voir s’il ne s’y cache pas une « corde à clicher » sur laquelle je pourrais sauter en riant et défier la gravité. C’est la seule arme que je veux invoquer contre la colère : la mienne, comme celle de ceux qui nous assaillent.

Chers amis, vous que j’aime plus que mes rues et qui m’êtes indispensables : réunissons-nous dans les salons, les chambres, les cuisines, jouons aux cartes, fabriquons des cabanes, dessinons sur les murs de papiers peints des jeux imaginaires, puis à mesure que nous ferons reculer et la peur et la douleur, dessinons sur les murs de nos couloirs, de nos immeubles, de nos rues, de nos esprits, des portes qui s’ouvriront à nos étreintes.

Une pensée émue pour les familles et amis de tous ceux à qui on a empêché de jouir de la rue, de la musique et du regroupement. Une pensée de courage pour les blessés (nous le sommes tous, mais les blessures du corps éveillent d’autres affects) dont les jours les plus difficiles risquent d’être à venir : redécouverte de leur propre corps, de ses possibilités, de l’image qu’il renvoie. Nous portons tous nos maladies, nos impuissances, mais la beauté est une lumière qu’il n’appartient qu’à nous d’allumer ou d’éteindre.

Bien à vous.

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