Arts & cultures/Théâtre & spectacles

« Les aveugles », une mise en scène visionnaire

E.C. |

C’est du 18 au 25 septembre 2017 sur les planches du Théâtre de Gennevilliers que Daniel Jeanneteau s’est emparé des Aveugles, œuvre symboliste de Maurice Maeterlinck parue en 1890. Égarés dans une forêt au cœur de la nuit, les aveugles perdent toute notion de l’espace et du temps alors qu’ils attendent le retour du prêtre. Étant le seul voyant parmi les protagonistes, il incarne leur dernier espoir de regagner l’hospice. Les premières inquiétudes émergent à mesure que le temps s’écoule et s’avèrent être fondées lorsqu’en inspectant les alentours, les aveugles font une macabre découverte : celle du cadavre de leur guide.

La mise en scène de Daniel Jeanneteau, une invitation dans un autre monde

Pour sa représentation, le metteur en scène relève le défi de faire du symbolisme de l’œuvre dramatique un aspect prédominant de la mise en scène. Car ce n’est pas sans raison que l’auteur nous raconte l’histoire de ces aveugles. Il cherche à dénoncer la tendance naturelle de l’humanité à se laisser guider au point qu’elle devient incapable de réfléchir par elle-même : la cécité empêche les personnages d’évoluer dans l’espace dès qu’ils ne sont pas accompagnés par leur guide. En son absence, les personnages sont désarmés, s’inquiètent des événements les plus anodins tant leur dépendance les a empêché d’apprendre à s’habituer à un univers inconnu qui leur semble hostile. Maurice Maeterlinck étant athée, ne voudrait-il pas à travers le symbole de la cécité dénoncer l’aveuglement dans laquelle l’Église, symbolisée par le prêtre qui guide les aveugles, plonge ses semblables, au point qu’ils seraient incapables d’agir sans elle, de comprendre le monde qui les entoure ? L’œuvre toute entière reposant sur ce message, le metteur en scène n’a pas d’autre choix que d’en tenir compte et c’est avec succès que Daniel Jeanneteau se prête au jeu.

Ce sont dans des circonstances peu conventionnelles que nous assistons à la pièce : les spectateurs sont assis sur la scène plongée dans un épais brouillard, et cet unique élément d’un décor que nous peinons à distinguer parvient à nous aveugler en nous laissant voir. Ainsi devenu l’un des leurs, le spectateur renonce à une vision réaliste du monde en se faisant entraîner dans cet environnement altéré, tel que les aveugles le perçoivent, pour partager leurs craintes et se laisser envahir par les mêmes doutes. Ne pas représenter la forêt telle qu’elle est mais telle que les personnages se la représentent maintient la pièce dans la dimension symboliste de l’œuvre originale en nous permettant naturellement de nous identifier aux personnages et de redouter avec eux la mort qui semble les guetter. À cette scénographie simple mais audacieuse s’ajoutent des installations sonores inquiétantes, un déclin tardif mais justifié de l’intensité lumineuse et un jeu d’acteur convainquant en dépit des variations de rythme qui laissent à désirer. Si l’objectif en montant la pièce était de nous projeter dans l’univers des protagonistes, nous pouvons considérer qu’il est atteint.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s