Atelier créatif étudiant/Vos textes

Taedium vitae (1/3)

Nessrine Naccach Porte d’Italie. Shéhérazade était dans le tram, le T3a. Elle lisait les Histoires extraordinaires d’Edgar Poe traduites par Baudelaire et écoutait une musique sans parole. Frustrée, Shéhra aurait aimé s’asseoir à côté de la vitre, à la place de ce septuagénaire qui dévorait de son regard vicieux la poitrine d’une jeune brune aux yeux verts, debout. Les pieds dans des Nike air, la tête dans les nuages, les mains dans les poches et les jambes légèrement écartées. 

La longue journée d’études sur la mémoire des contes voyageurs se termina dans la lenteur. Shéhérazade avait l’air épuisée. Ces derniers temps elle ne dormait quasiment pas. Ses nuits, elle les consacrait à sa passion : la traduction. Malgré ses tâtonnements de traductrice apprentie mais zélée, et en dépit des décrets de l’emmerdement universel pour les murs et les barrières, elle était bien déterminée. Un traducteur est un passeur sans pour autant être un Charon. Fils de Nyx et d’Erèbe, Charon était un passeur sauf que passant par le Styx, il transportait les morts.

Poternes des Peupliers. La jeune brune aux yeux verts qui était perdue dans ses pensées descendit, agacée. Le septuagénaire sourit comme si de rien n’était. Il aimait les gamines, voilà la vérité ! Shéhérazade faisait la Mertseger et vénérait le Silence. Ne vous inquiétez pas, si je suis là c’est bien pour la provoquer. Et elle vous parlera, peut-être. Enfin, je ne sais !  Oui parce que je ne suis pas Shéhérazade, ceci n’est pas un exercice d’auto-bio-fiction. S’en est-il un ? Peut-être ? Que savons-nous de ce que nous sommes ou de ce que nous pourrons devenir ?!

 Stade Charléty. Personne ne descendit. Personne ne monta. Aucun voyageur ne bougea d’un poil. Tout d’un coup et étrangement, omerta dans le tram-tiroir à histoires sous peu brisée, par les cris déchirants d’un bébé réclamant le sein de sa maman à une nounou étudiante qui se mit à chercher le biberon.

Cité Universitaire. Shéhérazade sursauta. Elle avait les paupières lourdes. Le cœur l’était encore plus. Il pleuvait abondamment. Comme d’habitude, elle avait oublié son parapluie. Les résidents de la Cité universitaire hâtaient le pas, se précipitaient. Shéhra, asthénique, marcha lentement. Trempée de la tête aux pieds, elle se dirigea vers la banque située à l’intérieur de la maison internationale. Elle devait retirer de l’argent.

À la cafétéria. Tout au fond. La deuxième table à gauche à côté de la porte fenêtre donnant sur la pelouse. La voilà en train de consigner ses petites courses sur son carnet de notes corail à motif floral. Elle pensait au bureau de poste dont elle n’avait jamais osé franchir le seuil, à ses longues lettres qui finissaient mal rangées et oubliées dans le tiroir de son vieux bureau. Au verso, Shéhérazade dessina au premier plan une minuscule maison sans toit. À l’intérieur, une silhouette de femme gisant par terre. Au second plan, on voit de face un corbeau au regard saturnien amputé d’une aile. Des larmes perlaient dans ses yeux. « Portrait tronqué du corbeau en pleurs » signé «Nevermore ».

À suivre…

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s