Arts & cultures/Théâtre & spectacles

Sallinger : drame familial au Théâtre Les Déchargeurs

Annie Welter | New-York. Fin des années 1950. Le surdoué de la famille, « Le Rouquin », se suicide sans explications. S’en suit une descente aux enfers pour sa famille, qui se débattent avec leur tristesse et n’en finissent pas de s’enfoncer mutuellement. Léa Sananes et le Collectif Rocking-Chair mettent en scène une sombre histoire signée Bernard-Marie Koltès et présentée aux Théâtre Les Déchargeurs jusqu’au 18 décembre : Sallinger

« Cette maison est pleine de gens qui n’arrêtent pas de pleurer »
– Ma 

La souffrance, grand talent narratif de Koltès
Anna est la sœur du Rouquin. Elle est la seule à écouter la mère, Ma, ressasser ses souvenirs du Rouquin. Leslie, le frère, se renferme et rabaisse son seul ami, Henri. Al, le père, boit en silence dans un coin. Carole, l’épouse, poursuit le souvenir de son mari bien que son amie, June, tente de la raisonner. Aucun d’entre eux n’avait vraiment cerné le Rouquin. Mais tous s’engouffrent dans le malheur de sa perte.

Bernard-Marie Koltès est le maître des drames universels et des tristesses en milieu urbain. Sallinger, pièce écrite en 1977, ne parait qu’en 1995 à titre posthume. Patrice Chéreau, un des metteurs en scène ayant le plus suivi le travail de Koltès, dit de cette pièce qu’elle préfigure tout le génie de l’auteur, notamment son art du monologue. Comme souvent chez Koltès, ce récit n’a pas vraiment de début, pas vraiment de fin, pas vraiment de sens chronologique : le cœur de Sallinger, c’est le désespoir des personnages, les différentes formes de la colère, le poids de la ville, les relations familiales.

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Une scénographie simple mais intelligente
Pour mettre en scène cet épuisement permanent, Léa Sananes a choisi de miser sur les décors et la scénographie. Les différents lieux du récit (le cimetière, le salon familial, la rue, le pont) sont créés grâce au positionnement de trois cloisons blanches et quatre cubes transparents. Des projections vidéo viennent compléter ce décor presque onirique qui laisse place à l’imagination du spectateur. La scénographie d’Arn’o permet ainsi de rentabiliser chaque centimètre du plateau des Déchargeurs, dont la forme atypique aurait pu écraser les personnages et le texte. Que nenni : les comédiens occupent l’espace avec précision et intelligence, quitte à briser le quatrième mur et venir dans les rangs lorsque le récit le demande. Les changements de décors sont rapides, sans accrocs, et des compositions rock accompagnent les moments de transition. En un mot : c’est impeccable.

Une interprétation variable des personnages
Les personnages de Koltès sont souvent flous, leur description minimale et les indications scéniques de ses pièces réduites à l’essentiel. Léa Sanates a choisi de rester proche du texte et de respecter les détails que l’auteur a donné à ses personnages. Cependant, le jeu des comédiens est inégal. La mère, Ma, exprime son désespoir à travers un flot de paroles continu dont le volume sonore devient parfois agaçant. Son jeu ne paraît pas naturel, ses gestes sont trop grands, trop forcés ; sa tristesse nous laisse indifférent. Quant à Al, il reste silencieux pendant une bonne partie de la pièce, ce qui suscite une attente intéressante. Mais lorsqu’il s’exprime enfin, on ne ressent rien de nouveau. Il s’agite mais son personnage reste impalpable, sa tristesse se noie simplement dans l’alcool, sans relief. Sa tendance à parler face au public apporte peu de complexité à son personnage, pourtant prometteur.

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Au contraire, le personnage d’Anna est époustouflant. Plutôt calme au premier abord, elle encaisse de nombreux coups en silence. Puis elle éclate : assez des petites histoires de la mère, des jérémiades schizophréniques de Carole, de l’isolement de Leslie. Son célèbre monologue du texte est interprété avec justesse par la comédienne, sa douleur semble réelle et on est profondément touché par ce personnage blessé à vif qui sombre dans la folie. Le monologue au téléphone du Rouquin est tout aussi bien exécuté. La violence du personnage est écrasante, sa marginalité et son intelligence parfaitement dosées.

« Tu es pire que les paysans, les plus vieux paysans, quand ils vendent leurs troupeaux ; et puis après, quand ils l’ont vendu, qu’ils n’ont plus rien, qu’ils feraient mieux de rester chez eux tranquilles, eh bien non : au lieu de rester tranquilles, ils passent leur temps à courir les champs à la recherche de leurs bêtes, comme si elles y étaient encore ; qu’est-ce que tu cherches, vieux paysan, tes bêtes ne sont plus là »
– June à Carole, sur la tombe du Rouquin (première scène)

Outre les monologues, Koltès est un spécialiste des analogies poétiques et improbables. Ce genre d’écriture, particulièrement efficace à la lecture, est difficile à transposer à la scène. Mais tant le personnage de June que celui d’Henri parviennent à gagner en relief grâce à ces longues tirades métaphoriques. Ces petits morceaux de poésie assombrissent encore davantage le tableau, et contribuent à ancrer les individualités des personnages dans le récit. Car dans cette histoire, chacun se débat avec son malheur, tente de faire entendre sa tristesse. Mais au sein de la famille, personne ne s’entend vraiment, tous sont sur le point de sauter à la gorge des autres. L’étouffement est parfaitement interprété.

Le ressenti à l’issue de la pièce est un peu mitigé. Bien que l’interprétation des personnages de Ma et Al gâchent quelque peu la subtilité du jeu des autres comédiens, les décors et la scénographie donnent énormément de valeur à cette interprétation du texte. À plusieurs reprises, on a pu la comparer à la mise en scène de Vu du Pont par Ivo van Hove, aussi bien dans la noirceur du texte, les contradictions des personnages, leurs déambulations sur scène et la grisaille de la ville. Ici, c’est le monologue d’Anna et les contradictions du Rouquin qui restent en mémoire.

 

Sallinger joue au Théâtre des Déchargeurs de Paris jusqu’au 18 décembre.
Tarifs : de 13 à 26€
Plus d’infos et réservations : http://www.lesdechargeurs.fr/spectacle/sallinger 

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