Arts & cultures/Cinéma & films

3 Billboards et In the Fade : comment apaiser sa soif de vengeance ?

Corentin Lê | La sortie simultanée de In the Fade et de 3 Billboards permet de constater un traitement de la vengeance diamétralement opposé au sein de deux films aux synopsis pourtant similaires (attention spoilers).

Le 17 janvier, deux long-métrages vendus comme des films de vengeance sont sortis en même temps sur nos écrans, 3 Billboards, les panneaux de la vengeance de Martin McDonagh et In the Fade de Fatih Akin. Dans les deux films, deux mères endeuillées se mettent en quête de justice après avoir constaté l’inefficacité du système policier ou judiciaire face aux crimes ayant décimé leurs familles respectives. La première, Mildred Hayes, incarnée par l’américaine Frances McDormand, décide d’envoyer directement un message au chef de la police locale en placardant « Raped while dying. And still no arrests ? How come Chief Willoughby ? » sur d’immenses panneaux d’affichages. Visible le long d’une route à la sortie de Ebbing, dans le Missouri, ce message fait référence au viol et au meurtre de sa fille ayant eu lieu quelques mois auparavant.

La seconde, Katja Sekerci, campée par la franco-allemande Diane Kruger (qui, au passage, a remporté le prix d’interprétation féminine au dernier Festival de Cannes), est en deuil suite à un attentat à la bombe à Hambourg où elle a perdu son mari, Nuri, d’origine kurde, et son fils, Rocco. Après que les terroristes néo-nazis derrière l’attaque aient été déclarés innocents par la justice allemande, elle décide de se mettre elle-même à la poursuite de ces derniers.

Très vite, alors que leur point de départ semble être similaire, les deux films s’éloignent l’un de l’autre par certains choix assez révélateurs. Celui, notamment, de montrer ou de ne pas montrer l’acte de barbarie à l’origine du chagrin qui habitera la suite du film. Dans 3 Billboards, le tragique événement est évoqué indirectement par des photographies brièvement montrées dans le dossier « Angela Hayes » qu’étudient (très brièvement aussi) les policiers suite aux plaintes de Mildred. Dans In the Fade, Fatih Akin choisit de montrer directement l’explosion d’une bombe artisanale, celle qui aboutira au décès brutal d’un père et de son fils, auxquels le spectateur s’attache automatiquement. En plus d’être témoin de leurs dernières heures, on assiste, par intermittence tout au long du film, à des flash-backs où la petite famille vit l’idylle regrettée à jamais. Là où un seul flash-back était présent dans 3 Billboards – qui plus est dans un ton beaucoup moins idéaliste – on regarde dans In the Fade des extraits du couple Sekerci gambadant à la plage. Cette idée de traiter frontalement le drame et la vengeance d’une mère ou, justement, de l’aborder sans en montrer ni l’origine ni l’aboutissement, va définir l’ensemble de la démarche de Fatih Akin et de Martin McDonagh.

L’écart se creuse entre les deux films quant au traitement apporté à l’entourage de la mère endeuillée. Dans 3 Billboards, la complexité de tous les protagonistes fait écho, justement, à la complexité du désir vengeur de Mildred : doit-elle assouvir sa soif de justice malgré l’irréversibilité d’un tel acte ? Ou, au contraire, se résigner face à l’impossibilité de ramener sa fille parmi les vivants ? Aucun des personnages n’aura de réponses bien définies car ils contribuent tous, à leur manière, à faire varier les états d’âmes de Mildred. Leurs actions, leurs discours, disparates, divers et très variés, nous trimballent de droite à gauche sans nous dicter une ligne de morale bien définie. Dans In the Fade, le manichéisme prend la place de la nuance présente dans 3 Billboards en faisant s’affronter les victimes et leurs bourreaux face à face, d’irréductibles néo-nazis blonds aux yeux bleus, au sein d’un processus judiciaire très pesant. Ici pas de place aux doutes : les deux têtes à claques sont bel et bien le mal incarné. Entre discuter de la façon de gérer son deuil avec la coopération de son entourage dans 3 Billboards et s’en aller affronter seule le système judiciaire dans In the Fade, c’est le grand écart. Forcément, dans un cas ou dans l’autre, la douleur peut soit s’apaiser, soit s’intensifier.

Dans In the Fade, la réaction de Katja face à l’injustice flagrante dont elle est victime est en soit assez humaine : celle-ci s’enferme, s’isole et part seule en quête de vengeance. Elle décide de s’en aller en Grèce à la recherche des deux principaux suspects, hébergés et protégés là-bas par l’Aube dorée, le parti d’extrême droite local. Mais sa réaction n’est naturelle que compte tenu des choix de Fatih Akin, qui préfère, dans ses relents sensationnalistes, isoler Katja dans son deuil, pour la rendre encore plus dévastée (et donc, paraît-il, dangereuse). Ajoutez à cela la séparation manichéenne entre les bons et les méchants de l’histoire et vous obtenez un faux-film de vengeance (Katja n’est pas une experte en exécution improvisée…) qui plonge dans tous les clichés du genre dans le simple but de rendre la douleur insoutenable pour tout le monde. Ici, l’aboutissement de cette lente agonie n’a, au final, que peu d’importance étant donné qu’on en ressortira, quoiqu’il arrive, lessivé et épuisé face à un tel acharnement gratuit et vain. 3 Billboards en est l’antithèse.

Fatih Akin choisit de martyriser son héroïne, de l’isoler et de l’enfermer dans son chagrin et dans son aveuglement. Elle ne sait plus ce qu’elle fait ni pourquoi elle le fait, et, de toute façon, aucun espoir ne se profile à aucun moment pour elle. Martin McDonagh choisit, quant à lui, de faire respirer sa mère souffrante et de la sortir de sa solitude morbide en la faisant interagir en permanence avec le monde extérieur ; le parcours psychologique y est inversé. Assez symboliquement, les tensions et les affrontements qui occupent le début du film ont tous tendance à s’apaiser à mesure que le film avance, jusqu’à aboutir à une réconciliation inespérée – mais bien crédible – avec l’une des supposées ordures du coin. Là où, au contraire, aucune réconciliation n’était possible dans In the Fade : tout le monde finit par s’y entretuer sans discuter – c’est plus facile. La mise en scène n’est pas en reste : étouffante, proche des corps et très frimeuse par bien des aspects dans In the Fade (ralentis, décadrages, plans séquences hasardeux), elle est, dans 3 Billboards, à l’image de ses bons choix scénaristiques : spacieuse, limpide et tournée vers l’horizon.

Cela en dit beaucoup sur l’intention des deux réalisateurs. Avec la même idée initiale, Fatih Akin s’enferme, la larme à l’œil, dans la haine et les remords tandis que McDonagh se calme, respire un coup, et regarde loin devant lui. Peut-être est-ce la topographie américaine et ses grandes étendues qui nous permettent de respirer autant face à un tel drame. Peut-être est-ce la performance de Frances McDormand, d’une sobriété saisissante, qui contraste avec les crises de chagrin de Diane Kruger. Quoiqu’il en soit, nous resterons sûrs d’une chose : pour que sa soif de vengeance s’apaise, il suffit simplement de ne pas la mener à bien. Ça peut paraître évident, mais certains semblent ne pas l’avoir encore compris.

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