Le drame paysan d’Édouard Bergeon, réalisateur d’Au nom de la terre

Quentin DIDIER | Le journaliste et documentariste Édouard Bergeon présente son premier long-métrage avec Guillaume Canet et Rufus dans les rôles principaux. Fils d’agriculteur, il met en lumière son milieu natal dans ce drame bouleversant, biographie de la vie de son père.

Le film s’ouvre sur une superbe séquence où Pierre Bergeon (père du réalisateur, incarné à l’écran par Guillaume Canet) rejoint ses terres natales après avoir foulé celles de l’Amérique sauvage. De retour du Wisconsin où il travaillait dans un ranch, le jeune homme, aux commandes de sa moto, savoure à merveille cette liberté que le pays de l’Oncle Sam semble lui avoir insufflée. Malheureusement le rêve doit prendre fin et le retour dans la petite exploitation agricole du grand- père du réalisateur (interprété ici par le comédien Rufus), apparaît beaucoup moins idéal que la grande et poétique vie américaine. 

Nous retrouvons Pierre Bergeon quelques années plus tard, à la tête de l’exploitation que lui a cédé son père, comme le veut la tradition familiale. Physiquement et psychologiquement fatigué par ce lourd travail, Pierre ne peut que constater l’évolution constante du secteur, évolution toujours plus en rupture avec les traditions agricoles. Le métier d’agriculteur apparaît de plus en plus comme une machine infernale qui dévore le protagoniste, éloignant celui-ci de la sublime humanité rurale mise en valeur dans le récit. Le cinéaste ne manque pas ici de rendre compte du regard nostalgique qu’il porte sur son enfance, la campagne française apparaissant comme un champ de liberté pure. Mais celle-ci à un prix, ce prix c’est une vie dévouée au travail. Un travail que la société occidentale mouvante ne manque pas de précariser jour après jour. Au nom de la terre est un récit qui suit le parcours d’un agriculteur qui, comme des tas d’autres, doit embrasser la voie de l’infâme capitalisme pour s’en sortir. Pierre Bergeon entrera en conflit avec son père et sa femme lorsqu’il décide de changer la dimension de son exploitation, prenant le risque d’investir toujours plus, quitte à accumuler des dettes auprès de banques véreuses. Cette prise de risque s’avérera catastrophique et l’agriculteur aimé et aimant, plongera plus bas que terre. 

Dans un véritable hommage à ce milieu qui lui tient à cœur, le réalisateur français met particulièrement bien en relief la beauté et la dureté de la vie d’agriculteur. Il jongle avec une esthétique travaillée, proche de l’Americana, qui côtoie parfois le splendide, et un ton dramatique véritablement maîtrisé. Le récit déploie, dans certaines scènes, une intensité tragique qui prend aux tripes et chamboule en profondeur. On ne peut que constater l’excellente direction des acteurs, tous solides dans leur rôle. 

Édouard Bergeon souligne avec une courageuse franchise, comment l’agriculteur simple et aimant qu’était son père, a laissé place à un entrepreneur aussi brutal que la condition dans laquelle celui-ci s’est involontairement et malheureusement enfermé. On ne peut que saluer la transparence faite sur cette descente aux enfers, particulièrement mise en avant dans le récit. En partageant ce traumatisme éminemment douloureux, Édouard Bergeon réussit d’autant plus à alerter sur la crise catastrophique qui touche l’agriculture en France depuis maintenant plusieurs années. En résulte une œuvre réalisée avec le cœur, tant dans sa douceur esthétique, que dans la brutalité émotionnelle du sujet.

Au nom de la terre, réalisé par Édouard Bergeon, sorti le 25 septembre 2019

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