La Télétude

Albien Gakegni | C’est plus qu’une réalité depuis plusieurs mois maintenant. Les universités françaises ont mis en place, pour la première fois, un système généralisé de télétude sur l’ensemble du territoire national. Comment ce basculement vers une modalité souvent inédite d’enseignement a-t-il été vécu ? Des étudiants et des responsables universitaires témoignent de cette nouvelle expérience.

Le terme de « télétude » est loin d’être neuf dans l’espace francophone.  Lors d’un concours organisé en 2008 par la Fédération Défense du Français basée en Suisse, le terme « e-learning » a été officiellement remplacé par le terme « Télétude ». Le « e » de « électronique » disparaît pour laisser place à « télé » afin d’expliquer le fait d’apprendre en visualisant les informations en même temps.

En France, la télétude est souvent la conséquence de l’impossibilité d’organisation d’une vie de campus comme à l’accoutumée, à cause de la crise sanitaire qui sévit à travers le monde. Ce qui explique entre autres la déclaration de cet étudiant de Licence en lettres modernes à la Sorbonne Nouvelle : « Notre université, comme beaucoup d’autres également, n’était pas préparée à une telle éventualité. On voit clairement que malgré les mesures mises en place pour permettre une continuité pédagogique de qualité, de nombreux dysfonctionnements demeurent jusqu’à ce jour ».

Télétude et enseignement à distance

Pour la directrice du département de lettres modernes Maria Candéa il n’y a aucune différence entre télétude et enseignement à distance. Pour elle, ce terme désigne les mêmes activités qu’avant : « On pratique cette méthode d’enseignement à distance depuis au moins quarante ans : d’abord par correspondance et par des cours, et depuis vingt ans par internet ». La télétude pourrait alors être considérée comme une nouvelle manière d’appeler ce qui existe déjà. Ce que ne manque pas de souligner Ioana Galleron, responsable du Master humanités numériques : « Je pense que ce sont des synonymes. Il n’y a pas de différence proprement dite. Il s’agit plutôt d’une nouvelle forme d’interaction ». Pour elle il y a plutôt une différence entre « enseignement synchrone » qui fait référence à une interaction avec les étudiants pendant un créneau horaire donné, et « enseignement asynchrone » qui fait plutôt référence à la consommation des ressources d’enseignement selon le rythme des apprenants. 

Pour Bruno Blanckeman, Professeur de littérature française et directeur de la même unité de formation « enseignement à distance est une périphrase qui nomme objectivement une situation ; télétude est un néologisme qui, par ses deux premières syllabes, réfère sous forme de préfixe des supports électroniques (télé), et par sa dernière syllabe peut suggérer de manière subliminale quelque état de fait : la solitude ».

Les difficultés de la télétude

La mise en place d’une télétude pérenne n’est pas sans difficulté majeure. Rappelons que, le plus souvent, il ne s’agit pas d’une méthode volontairement choisie par l’enseignement supérieur. Les télétudiants sont le plus souvent le résultat de la même mesure gouvernementale qui demande à encourager le télétravail en ce temps de crise sanitaire. Mise en place pour empêcher des regroupements de personnes qui pourraient transformer des établissements universitaires en clusters et contribuer à la propagation de la maladie, la télétude satisfait autant qu’elle inquiète certains enseignants quant à la réussite des étudiants. C’est pourquoi « le problème ici est que l’on est devant un mode d’enseignement subi et non voulu » comme l’indique Ioana Galleron. Et pour Maria Candéa, « on fait au mieux, et c’est la raison pour laquelle on a choisi le présentiel alterné. ». Tandis que pour Bruno Blanckeman, « quelles que soient les modalités de la formation, on ne peut pas être sûr du succès et de l’insertion professionnelle des étudiants. Reste le cas des personnes qui s’inscrivent par plaisir, par passion de la connaissance, par curiosité intellectuelle, ou parce qu’elles auraient aimé faire des études, mais ont été contraintes à d’autres choix ». 

Quelles sont les principales difficultés de la télétude ? Pour Bruno Blanckeman, elles sont directement proportionnelles à l’habileté électronique de chacun ; un sentiment de vrai-faux dialogue, donc de solitude, induit par la distance physique et le sentiment d’une socialité par procuration. Et pour Ioana Galleron « le mécanisme n’est pas encore suffisamment développé. On n’a pas encore vraiment compris tant du côté des enseignants que des étudiants, comment peut fonctionner l’enseignement en ligne. Les enseignants devraient être formés aux nouvelles pratiques pour la bonne réalisation de leurs travaux ». Quant aux étudiants, désormais prisonniers d’un marché informatique qui leur fait comprendre que l’ordinateur fait tout à leur place, « ils ne savent plus ce qu’est un fichier, quels différents formats de fichiers ils manipulent et enfin de quelles différentes façons on peut travailler avec un fichier. Les procédures qui sont soi-disant faites pour rendre les choses faciles, font en réalité baisser le niveau de littératie numérique au lieu de l’augmenter ». C’est pourquoi elle pense qu’il est plus que jamais nécessaire « de consacrer une semaine pendant laquelle les étudiants apporteront leurs machines pour que l’on s’assure qu’ils ont tous bien compris l’interaction entre les différentes parties, les différents espaces de cours sur Icampus, et la façon de communiquer avec leurs enseignants ». Enfin, affirme-t-elle : « Même si la circonstance contraint d’adapter un nouveau mode d’enseignement, tout ne doit pas être en vidéo. Dans une faculté de lettres, et de façon fondamentale, le texte est très important. Il faut que les étudiants lisent ».

Ces difficultés sont également soulignées par des étudiants qui sont d’après eux les premiers concernés par cette nouvelle méthode de travail. Du mal être provoqué par l’isolement à une expérience presque virtuelle avec l’idée du « tout numérique », les étudiants se sentent moins investis dans les cours en ligne qu’en présentiel. Le cas de Libas Samb, étudiant à l’université de Saint Quentin en Yvelines qui évoque entre autres des problèmes liés à la connexion internet. Ou encore d’Abdoulaye Diallo, Vice-Président étudiant à la Sorbonne-Nouvelle, qui déplore « l’absence d’échange direct avec les enseignants qui pourrait être une source de démotivation pour la plupart des étudiants ». 

Une progression pédagogique

En dépit de nombreuses difficultés auxquelles les universités doivent faire face, la mise en place d’une télétude pérenne pourrait être perçue comme une avancée considérable du processus de numérisation de l’enseignement universitaire. Cette méthode d’enseignement permet aux universités de réfléchir sur une plateforme nouvelle qui pourrait être considérée comme un meilleur espace pour les études, puisqu’elle donne accès à l’enseignement aussi bien aux étudiants qu’aux travailleurs qui ne peuvent répondre aux exigences des formations qui se déroulent uniquement en présentiel. Une plateforme qui permettra également de limiter les contenus enregistrés à une vingtaine de minutes, pour rendre les enseignements plus accessibles. Car il convient de mettre en place une véritable ingénierie pédagogique, se concentrant sur des questions bien précises, suivies des exercices pour le cas des travaux dirigés. Les responsables de cours se chargeront de « saucissonner » leurs contenus afin de donner aux apprenants du temps pour la compréhension et l’analyse des données, avant de passer d’un chapitre à un autre. Une scénarisation sera en tous cas envisagée pour l’ensemble des enseignements, pour une véritable homogénéisation qui favorisera en retour l’organisation d’examens de fin d’année. 

La situation est certes bien différente en présentiel et à distance. En situation réelle l’attention est captée par plusieurs choses comme les mouvements de l’enseignant et une animation pédagogique particulière, capable de susciter l’adhésion de l’ensemble des étudiants présents. Avec la télétude, le plus important est la compréhension de ce qui se passe. On a besoin d’un élan de solidarité entre étudiants et enseignants, pour que ce type d’enseignement soit efficace. D’autant plus qu’il existe « la possibilité d’organiser des rendez-vous régulièrement avec des étudiants, pour échanger directement sur ce qui a été fait », comme l’affirme Ioana Galleron. D’une modalité inédite à un système à contribution multiforme, la télétude paraît un atout à la fois pour la simplification de l’apprentissage, et pour la révolution de la pédagogie universitaire. Mais elle soulève encore d’autres questions en milieu estudiantin comme l’impact de la disparition future de l’enseignement en présentiel. Car nombreux considèrent que l’université est aussi un espace de rencontre, de débat, et bien d’autres activités encore.

1 commentaire

  1. Cette situation n.est pas voué à être pérennisé on sais aussi que le provisoire peut durer .cette solitude d.etudiants en mal de savoir en Somme logique n.est elle pas le lot quotidien d.une population se levant a cinq heure du matin pour aller bosser sachant que le confinement sépare les gens .faisons nous tous partie d.une catégorie dans la société ou le rôle de chacun est relié ou n’est coudes sont serrés. C.est une question

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