NON ESSENTIEL

Une anonyme non essentielle ; à cœur ouvert | Avant j’étais Charlie. Et Paris était une fête ! Je croyais avec la plus ferme des convictions à la liberté d’expression au pays de l’exception culturelle (française) ; je croyais à la liberté d’opinion dans un pays où on pouvait débattre sans fin, où on se plaisait à refaire le monde autour d’un verre sur les terrasses des cafés. Je voulais vivre à Paris : Paris c’est la plus belle ville du monde ! Non pas que je sois particulièrement attirée par les grands magasins, et je n’ai jamais été sensible au charme des Champs-Élysées, je ne rêvais pas de la grande vie parisienne ; c’était plutôt un fantasme d’artiste ; aller voir les expositions d’art du Centre Pompidou et du Palais de Tokyo ou me promener au Louvre, voir des films en avant première dans des salles mythiques, me laisser attirer par une affiche placardée devant le Brady ou La Clef, et puis être submergée par tous les événements, rencontres, ateliers, débats, vernissages, projections presse, et toutes autres manifestations au sens culturel autant que politique qui pouvaient exister. Quitte à ne finalement rien faire. La vie parisienne à cent à l’heure me fascinait. J’ai souvent été place de la République, pour Charlie, pour Nuit Debout, pour défendre les femmes, pour défendre l’écologie … et pour bien d’autres manifestations, et contre bien d’autres choses … des rassemblements, des marches, des cris de joies et des cris de rages … j’ai eu ce sentiment incroyable de faire partie de quelque chose de grand … quelque chose qui me dépassait totalement … un truc collectif qui donnait vraiment du sens à ce que je faisais, à ce que je pensais, à ce qui était important pour moi ! Pour la même raison, je me suis investie dans un journal étudiant qui défend la liberté d’expression et d’opinion ; une association qui me permettait de m’exprimer, qui permettait à tout le monde de s’exprimer, et qui m’apportait autant de concret que de matière à penser ! C’était stimulant ! Et aujourd’hui, je me rends compte que je suis une personne non essentielle. Je n’avais jamais eu la prétention de l’être ; essentielle ; j’avais seulement l’impression de faire ce que je pouvais. Sans doute pas assez, sans doute pas toujours, sans doute pas très bien. Maladroitement je croyais quand même participer à la création d’un monde meilleur. Je suis étudiante en philosophie à l’université et ma spécialisation s’intitule « Analyse et critique des Arts et de la Culture » ; et j’ai validé un master de Cinéma en septembre dernier. J’ai bien réussi pour l’instant dans ce qui me semblait alors important ; je vis à Paris, j’étudie le cinéma, la culture, la philosophie, à l’université, cet endroit magnifique d’échange d’idées et d’exercice de l’esprit critique, cet endroit aussi où l’on se politise, où l’on vit au rythme des Assemblées Générales, des grèves, des blocus et des occupations de fac … dans ce monde parisien, ce monde universitaire, ce monde culturel, qui n’était pas du tout le mien, j’ai pris conscience de beaucoup de choses ; ça m’a apporté tellement ! Je ne sais pas si ça m’a sauvé la vie ; je sais simplement que c’est ce qui m’a permis d’en arriver là. Je suis heureuse d’en être arrivée là.


Pourtant aujourd’hui je comprends bien que je suis une personne non essentielle à la nation. Je suis inscrite à l’université, j’y étudie le cinéma, la philosophie, la culture. Je le redis encore. Et je rêve encore de travailler dans ces domaines. Je passe mon temps libre dans les salles de cinéma ou dans les musées, à boire des verres avec mes ami-e-s ou à écrire et dessiner des trucs. Pire, j’aime voyager. Je défends la liberté d’expression et d’opinion. Et en plus, je n’aime pas trop noël. Je ne suis pas une personne essentielle. Depuis le début des confinements, et je comprends à quel point c’est important ; je n’aime pas les masques qui cachent les visages, qui transforment la société en hôpital géant, et je n’aime pas les attestations qui me paraissent encore aujourd’hui surréalistes dans un pays qui met la Liberté dans les mots d’ordre de sa devise – et l’Égalité et la Fraternité, et actuellement vraiment je n’en suis plus si certaine – mais la gauloise réfractaire que je pourrais être se plie à tout cela avec rigueur ; je ressens un véritable malaise1 avec ces cours en ligne, même si j’ai conscience de la bienveillance de la plupart de mes professeur-e-s ; je me sens totalement extérieure à la vie, à ce qui me donnait avant envie de me lever le matin, à mes convictions les plus profondes ; mais je sais qu’il faut mettre tout cela entre parenthèses pour l’instant, pour le bien être des autres, pour le meilleur et pour le pire ; ainsi je reste chez moi et je mets un masque quand je sors. Est-ce que ça va ? Non pas trop. Y a pire ! Y a toujours pire ! Faut-il pour autant attendre le pire ? Et est-ce que ça ira mieux après ? Peut-être. Je ne sais pas. Qu’est-ce que l’on est vraiment en train de préparer pour ce fameux monde d’après ?

1 « Du malaise en milieu étudiant » par Maina C, in Le blog de Médiapart, 5 décembre 2020, en ligne : [URL:] https://blogs.mediapart.fr/maina-catteau/blog/051220/du-malaise-en-milieu-etudiant

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