LES ROSES DE PASIPHAÉ

Flavien Vauchel | Tous les jours, je me réveille dans une toile d’araignée, les mains liées, les pieds bloqués et la bouche cousue de soie ; la panique fait faire plus de tours à mon cœur que mon œil désorienté, qui cherche des repères au-delà de la mer blanche, celle qui m’étouffe davantage à chacun de mes gestes, qui s’énamoure de mon corps encore inconnu et qui vibre sous les tiges des ravisseuses à huit pattes, tandis qu’un millier de regards se tournent déjà vers lui, ce corps immobile, et l’ont sans doute découvert avant moi. Dans l’habitude de cette mécanique inflexible, je perds chaque fois un peu de moi.

    C’est pourquoi je t’écris cette lettre, qui ne t’atteindra jamais mais laissera une dernière trace d’amour visible, une dernière marque de ma présence, comme la passiflore sur la couronne d’épine.

    Je ne me souviens plus de toi, de ton visage, de ta voix et de ta pensée. L’oubli grimpe sur les ruines de ton souvenir comme une mauvaise herbe, immarcescible. Sans plus savoir qui tu es, je me souviens pourtant t’avoir aimé-e.

    Je dois t’avouer que si ma mémoire décatie n’a plus la force de perpétuer de vieux souvenirs, c’est parce qu’elle ne soutient plus le fleurissement des nouveaux instants à conserver. Tout s’entasse et s’écrase dans un syncrétisme panique aux dépens des ruines de ma vie la plus ancienne, car j’ai vécu autant de vies que de jours.

    Je ne pourrai pas me rappeler la manière dont cette situation est arrivée. Les commencements sont-ils d’ailleurs marqués, voire remarqués ? Comme les araignées arrivant l’une après l’autre pour effectuer leur besogne nocturne, le changement n’a dû se faire que par couches successives. Bien souvent, chaque événement majeur que nous rencontrons se prépare en amont de son apparition, dans l’ombre de nos vies. L’illusion seule du coup de foudre nous fait croire que tout peut changer en un regard.

    Dans mon cas, il serait facile de penser qu’en me réveillant, je me suis trouvé transfiguré, alors qu’il s’est probablement produit au cours de ma vie, un décalage lent et invisible entre le monde et moi.

    Toujours est-il que chaque matin, je me réveille avec une pensée différente, dans un lieu différent et dans un corps différent. Je n’ai jamais pu retrouver le mien.

    À la première transfiguration ou du moins lors de la plus ancienne dont je puisse me souvenir, je crois m’être réveillé femme. Le temps de la surprise passé, j’ai été pris d’un sentiment de culpabilité à l’égard de cette usurpation, sentant tout à la fois la déviance de la situation et cet étrange entre-soi, car sans être moi, prisonnier d’un purgatoire malsain, je n’ai pas non plus été l’autre, et je n’ai plus été obsédé que par l’idée de retrouver mon corps, de remettre les choses en ordre.

    « Peut-être, me suis-je mis à penser, que je suis mort et qu’en quittant mon corps, mon esprit s’est perdu dans celui d’un autre ». Plus tard, la pensée s’est développée et étendue dans mon esprit, et je me suis mis à avoir l’idée que je ne suis et que je n’ai toujours été qu’une entité pensante, passant de corps en corps, de vie en vie, n’ayant jamais eu de corps.

    Ces réflexions ne me sont apparues qu’après de longues années. Lors de la première fois, bloqué dans un corps sans parvenir à le comprendre, sans retrouver le souvenir de ma personnalité ou celui de l’adresse de mon ancien corps, à la pensée de ma mort certaine et d’un retour impossible, j’ai été prise de panique et je suis sortie en trombe de l’appartement au papier peint floral décati après avoir renversé l’homme dormant à côté de moi. J’ai cru avoir été droguée. J’ai cru qu’on m’avait transportée ici contre mon gré. Mais, une fois dans la rue, les mains barbouillées du maquillage que j’ai étalé en essuyant mes yeux humides, mes suppositions, en entendant les chevaux battre le pavé de la Rozenblaadjestraat de Zwolle, ont été démenties. Je ne suis jamais venu ici auparavant. Je ne suis pas cette personne.

    Je suis partie. J’ai couru. J’ai cherché mon corps.

    La question du lieu dans lequel je me suis réveillée répondue, je me suis demandée qui j’étais : une femme, blonde, la trentaine, sans aucun papier, morcelée de petits trous et de bosses à l’avant-bras.

    Malgré mon manque de connaissance concernant l’emplacement de mon corps, un nom, s’imposant inlassablement dans mon esprit – Astérion -, m’a permis d’obtenir une adresse, quoiqu’inconnue et étrange, une ville et un pays.

    J’ai pris le premier train. J’ai voyagé toute la journée, inquiète, sans prendre la peine de regarder le paysage offert par le pays plat. Silencieusement, la nuit s’est installée et, malgré une lutte acharnée, je suis tombée de fatigue et me suis réveillé autre part.

    Je ne me souviens plus où et en quel corps mes yeux se sont ouverts, mais j’ai repris le processus, tentant de me retrouver puis de te retrouver en ignorant un aspect de mon entreprise sur lequel je suis devenu progressivement conscient à savoir sa vanité. Je n’ai jamais pu ni dresser un pont entre toi et moi, ni entre moi et moi.

    Je me suis perdu dans les autres.

    J’ai progressivement cessé de me considérer comme un usurpateur mais j’ai commencé à voir avec mépris et avec haine, ceux en qui je renaissais. Après tout, me suis-je dit, ce sont eux qui ont volé ma vie et qui m’empêchent de la poursuivre, en me forçant à prendre la leur.

    Ç’a été ma pensée au cours des premiers temps de mes transfigurations. Mais le mépris, comme une vague qui s’avance trop avant sur l’anse d’une plage déserte, en comprenant que la colère qu’il provoque est stérile, a laissé place à l’abattement de la solitude engendrée par mon incapacité à changer la situation.

    Passif, j’ai assisté à des repas familiaux avec les yeux du mauvais naturaliste, en ne considérant le monde que comme une mécanique superficielle, que comme celui qui ne prend plaisir qu’à voir faner les fleurs. J’ai assisté, spectateur de la vie d’autrui, aux différends les plus simplistes, aux amours les plus vaines, accompagné par la pensée mortifère que ma vie était terminée et qu’elle ne reviendrait pas. Que faire de la vie, quand il n’en reste plus, que de l’amoindrir à des mécaniques rébarbatives ?

    J’ai progressivement abandonné les méthodes pendant longtemps établies et approfondies pour facilement trouver le lieu dans lequel je m’étais réveillé. J’ai cédé à la vie et au poids qu’elle m’a infligé. J’ai cédé à la solitude et à la réclusion, sachant que personne ne pourrait m’aider à réduire l’écart qui se fait chaque jour plus grand entre le monde et moi.

    Mais cette phase n’a pas duré.

    Un jour, dans un bar, j’ai trouvé une fraction de toi dans un geste, un mouvement du poignet. Puis, face aux assauts répétés et amicaux de proches voulant casser ma solitude, j’ai compris qu’il y avait encore du Beau, que je n’étais pas un usurpateur et que ma vie n’avait pas été volée. Ma vie est devenue la vie. Je n’ai plus été personne. Je suis devenu le monde.

    Chaque fragment de pensée, je l’ai pensé.

    Chaque sentiment, je l’ai senti.

    Chaque amour, je l’ai vécue.

    Car les corps dans lesquels je loge accrochent leurs racines dans mon esprit le temps d’une journée et font fleurir en moi, par ces ponts naturels, toutes leurs expériences. J’ai tout fait, tout senti, tout ressenti, tout habité parce que j’ai tout été.

    Mais si, en découvrant cette Beauté, mon corps a cessé de me manquer, je n’ai jamais arrêté de penser à toi. Malgré la multiplicité des amours que j’ai vécues, ces liaisons, j’avoue ne les avoir traversées qu’avec recul, en ne les considérant que comme propres, uniques, à celui ou celle qui me logeait.

    Mobilisé au front, alité ou bien isolé dans le corps d’un escargot dont la coquille ne dessine que les plis d’une tristesse infinie, encore humide d’une rosée tenace, j’ai repensé à toi et j’ai su ce qu’était l’amour.

    Je l’ai compris loin de mon corps, alors qu’il était près du tien.

    J’ai été l’amant d’une nuit, l’amoureux éperdu, le suicidé par amour, le violé et le violeur. J’ai connu la perversion et l’obsession pour les corps. J’ai failli me perdre dans les tauroctonies pasiphaesques.

    Mais à la vue d’un mouvement pourtant ordinaire, j’ai repensé à toi, à une mimique oubliée, et j’ai dépassé l’amour du corps. J’ai transposé les miettes qu’il me restait de toi, une attitude, un esprit, sur chaque étranger et sur chaque étrangère. Je t’ai fait survivre à travers autrui. Et je suis    tombé amoureux de cette grâce partagée à l’échelle du monde. Je me suis une nouvelle fois énamouré de toi, c’est-à-dire d’un aspect du monde. Et si je reste étendu les yeux fermés alors même que je suis éveillé, c’est pour mieux entendre, sans voir, les multiples facettes d’un visage que j’ai oublié.

    Mais je disparais et j’entraîne dans ma chute les derniers germes de toi, sans lesquels je ne pourrai plus peupler le monde du florilège de ta grâce.

    Quand j’ai commencé à m’habituer aux changements quotidiens et à ne plus avoir besoin de m’adapter entre chaque transfiguration, les araignées sont arrivées. Je me réveille désormais toujours dans un cocon tissé par des milliers de petites créatures octipèdes. Chaque jour les liens se font un peu plus forts. Je me réveille sans air, en comprenant que plus ils seront serrés, plus je perdrai contact avec moi-même. Elles finiront par m’étouffer. Et je deviendrai pleinement la personne dans laquelle je serai. Il n’y aura plus d’uniformité dans ma pensée mais une uniformité qui change chaque jour, sans que jamais plus je ne puisse avoir conscience de moi.

    Je disparaîtrai pour de bon tout en devenant une autre facette du monde.

    Je serai le vent qui s’engouffre dans les vallées désertes, l’arbre qui ploie doucement en faisant tomber ses feuilles mortes et le cours d’eau qui fait germer les fleurs qui le bordent. Je serai une unité invisible, pour les autres et pour moi-même. Je serai le pont naturel, le lien inexprimé entre chaque partie du monde.

    Aujourd’hui, j’ai été un charpentier campagnard. J’ai aidé mon frère à régler un problème qui le tracassait depuis longtemps.

    Mais sitôt rentré chez moi, j’ai senti le poids de la solitude s’abattre sur mon dos noueux, ou sur celui du charpentier, si tu préfères, qui n’est pas capable de sentir le monde comme je le sens.

    Pas une fois au cours de la journée cependant, je n’ai pensé au monde. Pas une fois je n’ai pensé à toi. Pas une fois je n’ai pensé au vrai moi qui, dans les aspérités quotidiennes de la vie et la personnalité d’autrui, disparaît et dont la conscience se désagrège pour se fondre dans un tout.

    Mais, en rentrant chez moi, la variation de l’air m’a fait penser à la douce atmosphère de ciel bas, pesant sur mon cœur, d’un été napolitain, au cours duquel j’ai aperçu un homme chanceler derrière les yeux d’émeraude d’un Italien que je contemplais. La qualité de l’air et ce mouvement m’ont fait penser à toi.

    Je me suis souvenu des araignées, de leur nœud qui me dénoue du monde, et j’ai décidé de t’écrire.

    Demain, sans doute, je, la personne dont j’occupe le corps, détruira cette lettre, écrite d’une écriture et dans une langue qui ne me sont pas familières. « Comment ai-je écrit ? » est aussi une question que je me suis posée et c’est sûrement la dernière fois que je m’interroge, puisque je sens, à l’instant, mes pensées épouser de nouveau et peut-être définitivement celles de mon hôte. Je ne peux plus lutter et je n’en ai peut-être plus l’envie ; enfoui en des degrés éloignés de ma conscience, le désir de partir, après ces centaines ou ces milliers d’années vécues, se fait probablement plus fort et a pu déclencher cette mécanique de l’ensevelissement soyeux.

    Les araignées sont peut-être les ambassadrices de la mort de mon esprit.

    Dans l’incapacité de me souvenir de ma vie originale, si tant est qu’elle ait existé, et alors que je me perds dans la personnalité d’un autre, je t’adresse ces derniers mots, guidés par l’incertitude et la peur, comme un ultime salut, à toi, que j’ai sûrement perdu.e, retrouvé.e, embrassé.e, détesté.e, admiré.e, abattu.e, contemplé.e, abandonné.e, brisé.e, nourri.e, soutenu.e, charmé.e, retenu.e, secoué.e, pleuré.e : Je t’ai aimé.e. Je t’ai aimé.e d’un amour qui dépasse ce qu’on appelle amour car j’ai aimé le monde en toi et dans le monde toi.

    Je m’attriste de perdre chaque fois un peu de toi quand je perds un peu de moi, prisonnier du mécanisme inflexible et dégradant de l’araignée qui tisse une toile dans laquelle je me réveille chaque matin, à chaque vie, mais je me réjouis de savoir que quand le néant m’appelle chaque jour pour avaler une larme de toi, je lui réponds toujours avec ce qu’il me reste d’amour.   

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